Clive Thompson est journaliste au Smithsonian Magazine. Il a publié un article dans lequel il tente d’imaginer l’avenir de l’imprimante 3D en s’aidant de l’histoire de la photocopie. 101Touches l’a traduit pour vous.

Joe Wilson et la 914
Joe Wilson, fondateur de Xerox, et la 914 (Xerox Historical Archives)

 

Des décennies avant que les imprimantes 3D n’amènent l’usine à la maison, les photocopieurs ont transformés les bureaux, la politique et l’art.

Par Clive Thompson (Smithsonian Magazine), Mars 2015

J’ai récemment visité Whisk, un magasin de Manhattan qui vend des ustensiles de cuisines, et juste à côté des caisses se trouvait une machine aussi étrange que moderne : une imprimante 3D. Le magasin avait acheté l’appareil – qui crée des objets en extrudant lentement et précisément des couches de plastiques en fusion – pour imprimer des moules à pâtisseries. Quelle que soit la forme à laquelle vous pensez, elle peut vous le produire à partir d’un schéma numérique. Il y avait là des moules en formes d’éclairs, d’armoiries ou de voitures de courses.

« Envoyez-le le matin, et nous l’aurons préparé pour le déjeuner », clamait le magasin. Je n’aurais même pas à concevoir mes propres moules. Je n’aurais qu’à en télécharger un parmi les centaines de modèles déjà crée par les autres amateurs, mis en ligne pour que chacun puisse les utiliser librement. Dans le monde des imprimantes 3D, on ne partage pas que du texte et des images sur du papier, mais aussi des objets physiques.

Auparavant les imprimantes 3D étaient chères, utilisées par les designers hauts de gammes souhaitant créer des prototypes de produits comme des coques de téléphones ou des morceaux d’avion. Mais aujourd’hui elles deviennent banales : vous pouvez en acheter une entre $500 et $3000, et beaucoup d’écoles et bibliothèques enthousiastes en ont déjà une. Parfois on imprime des objets qu’on modélise soi-même, mais on peut aussi faire des copies d’objets en les scannant – avec votre smartphone ou un appareil photo en prenant plusieurs photos pour créer un modèle 3D – qui pourra être imprimé encore et encore. Vous voulez une copie de, disons, la Cariatide à l’urne de Rodin – ou peut-être juste des pièces de remplacement pour le jeu Les Colons de Catan ? Vous avez de la chance, d’aimables personnes les ont déjà scannés et mis en ligne pour vous.

Alors que l’impression 3D devient de moins en moins chère, comment va-t-elle changer la société ? Que va engendrer la possibilité de sauvegarder et de partager des objets physiques pour en faire autant de copies que l’on veut ? On peut déjà méditer sur le remarquable impact de la première technologie ayant permis à tout le monde de dupliquer, chaque jours, des masses de chose : le photocopieur Xerox.

Pendant des siècles, sans même affronter les problèmes de publication d’un livre entier, copier un simple document était un processus lent et difficile, majoritairement effectué à la main. Les inventeurs ont longtemps tentés de créer une machine pour automatiser les processus, avec un succès limité. Thomas Jefferson utilisait un pantographe : pendant qu’il écrivait, un appareil en bois connecté à son crayon manipulait précisément un autre crayon dans le même mouvement, créant une copie de manière mécanique. James Watt, le pionnier de la machine à vapeur, créa une machine un peu primitive qui devait prendre une page fraichement écrite et la plaquer sur une autre feuille, transférant ainsi une partie de l’encre à l’envers. Au début du 20e siècle, nous en étions arrivés au mimographe, qui utilisait une encre pestilentielle pour produire quelques copies qui devenait de moins en moins lisible à chaque duplication. C’était toujours imparfait.

Kotryna Zukauskaite
Kotryna Zukauskaite

Puis, en 1959, Xerox dévoila la « 914 », le premier photocopieur facile à utiliser. L’aboutissement de plus de 20 ans d’expérimentation qui utilisait un système « à sec » avec un rendement plus abouti. Le copieur créait une image du document sur une rotative, transférait le toner – de l’encre en poudre – sur une feuille vierge qui était ensuite chauffée pour figer l’encre sur le papier. C’était rapide, produisant une copie en un peu moins de sept secondes. Quand les formats de bureaux, des machines de 290 kilos, furent vendues aux premières entreprises, certaines durent enlever des portes pour installer les béhémots, c’est alors que l’ère de la copie commença.

Ou plus exactement, que l’explosion de la copie commença. Xerox espérait que les clients fassent  2 000 copies par mois, mais certains ont vite atteint  les 10 000 voire 100 000 copies. Avant la 914, les américains faisaient environ vingt millions de copies par an. Mais, en 1966, Xerox a poussé le total à 14 milliards.

« Ce fut un grand changement au niveau de la masse d’information qui circulait », dit David Owen, auteur de Copies in Seconds, une histoire de Xerox.

Bien sûr, la façon dont le savoir circulait dans les entreprises a été chamboulée. Avant Xerox, quand une importante lettre arrivait, seul un petit nombre de cadres pouvait la lire. L’original passait de bureau en bureau avec une « feuille de route » indiquant qui l’avait lu et à qui elle devait parvenir. Mais après l’arrivée des photocopieurs, les employés commencèrent à copier des articles de magazine et les papiers qu’ils laissaient étaient vus par tous et circulaient jusqu’à l’abandon. Vous avez écrit un mémo ? Pourquoi ne pas l’envoyer à tout le monde ? La copie était libératrice et addictive.

« Le bouton tressaillant d’être pressé, le bourdonnement du processus, la copie nette tombant dans le bac, tout ça provoquait une expérience enivrante et l’opérateur néophyte ne pouvait s’empêcher de copier tout ce qui se trouvait dans ses poches », ainsi écrivait John Brooks en 1967 dans un article du New Yorker.

Les cols-blancs se plaignaient de la surcharge d’information avant. Mais le coupable était alors l’industrialisation des éditeurs et des journaux. Pour le photocopieur c’était différent. Il donnait la possibilité à l’employé de bureau moyen de devenir une machine à surcharge, laissant des tas de paperasses à des collègues effarés. « Vous aviez cette énorme pile de documents de travail », disait Owen en riant, « et personne ne les lisait ».

La copie avait aussi envahie la vie de tous les jours. Les employés mettaient discrètement leurs propres documents dans la machine, copiant leurs reçus, leurs invitations, leurs recettes. Les chaînes de lettres ne demandaient plus désormais seulement de faire suivre, mais aussi d’envoyer vingt autres copies – puisque maintenant tout le monde pouvait en faire ! Et tout le monde réalisa rapidement qu’ils pouvaient faire des copies d’objets en plaçant leurs mains – ou en descendant leur pantalon, et en mettant leur postérieur – sur la vitre du copieur. Les copies d’objets auraient pu être de simples expériences pratiques et ludiques. Mais au lieu de décrire le contenu des poches d’un détenu avant de le jeter en prison, la police le plaçait juste sur la vitre d’une 914 et le copiait.

La masse de bizarreries répliquée fut telle que les employés de Xerox ont craint d’avoir relâché des forces titanesques. « Avions-nous vraiment contribué à rendre plus facile la reproduction de déchet et de non-sens ? », se demandait Sol Linowitz, le PDG de Xerox International dans le Life.

Et oui, car pour l’individu lambda, copier l’absurde était la meilleure partie de la copie, le petit plaisir illicite. Cachés derrière l’anonymat de la duplication, les employés de bureaux commencèrent à faire circuler blagues et bandes-dessinées. Parfois c’était de faux mémos qui moquaient sauvagement l’idiotie de la vie de bureau comme un calendrier « vite fait » avec des dates en vrac, pour que le client puisse « commander pour le sept et être livré le trois » ou un cartoon type « graphique organisationnel » qui montrait un directeur recevant un baisemain de la part d’un plus petit directeur, lui-même  recevant un d’un plus petit gars que lui, encore et cætera. Des blagues à propos de l’intelligence de certains groupes ethniques, et des documents sexuellement explicites. Notamment des cartoons ahurissant décrivant des personnages « Cacahuètes » en pleine action.

« Il y avait ces feuilles sur lesquelles vous aviez une forme de Rorschach et vous deviez la plier et la mettre devant la lumière, et apparaissaient des gens faisant l’amour dans plus de positions que vous ne pouvez l’imaginer », rappelle Michael Preston, professeur émérite d’anglais à l’University of Colorada de Boulder, qui a récemment publié un recueil intitulé Xerox-lore – the folklore of the copying age (ndlr : Les traditions de Xerox – folklore de l’âge de la copie).

Les artistes aussi se sont massés autour de la machine, excités par les hauts contrastes et les copies de basses qualités qu’elle produit – si différentes de la photographie ou de l’impression traditionnelle. Comme ils l’ont démontré, la photocopie a une esthétique. « Quand je lui montre bigoudi, elle me sort un vaisseau spatial, et quand je lui montre l’intérieur d’une paille, voilà l’étrange jouissance de la descente dans un volcan », disait Pati Hill, une artiste devenue célèbre pour son utilisation du photocopieur.

Par essence, le photocopieur n’était pas seulement une machine à copier. Il est devenu un mécanisme de publication sub rosa (discrète, ndlr) – une façon de s’approprier les voies de la production, la circulation des idées étant auparavant aux prises avec la censure et les éditeurs. « La Xerographie a amorcé un règne de terreur dans le monde de la publication, parce que cela voulait dire que tout lecteur pouvait devenir à la fois lecteur et publicateur », écrivait Marshall McLuhan en 1966.

Ça a aussi eu d’énormes effets politiques. Les secrets devenaient plus difficiles à garder, les documents fuitaient plus facilement. Daniel Ellsberg utilisait un copieur pour reproduire les Pentagon Papers (ayant même recours à l’aide de ses enfants pour les répliquer dans le bureau d’un ami). Terrorisé par la puissance du copieur, l’Union Soviétique contrôlait étroitement l’accès aux machines.
Aux États-Unis, les activistes d’ACT-UP – le groupe qui s’est battu pour que le SIDA soit pris plus au sérieux par les médecins et les politiciens – ont eus un impact puissant en partie parce qu’ils avaient accès à des copieurs. Beaucoup travaillaient dans des gros médias comme Condé Nast et la NBC, et après avoir fini leur travail ils lançaient des milliers de copies de flyers et d’affiches puis allaient les placarder dans New-York pour la campagne de prévention contre le SIDA.

« Ils y allaient pour faire l’encollage de tous ces magazines, et  ils pouvaient faire ces milliers d’affiches et de flyers qui étaient si important pour ce que faisait ACT-UP », note Kate Eichhorn, assistante professeure à la New School, qui écrit un livre à propos des copieurs. « Ces énormes corporations soutenaient l’activisme radical. ». Cette même force catalysait le monde de la culture alternative : fans de séries télés, de science-fiction ou de films commencèrent à produire des magazines, petites publications dévouées à leurs passions. Le mouvement Riot Grrrl des jeunes musiciens féministes des années 90, effarés par le traitement des femmes dans les médias traditionnels créèrent leur propre mediasphère, en partie avec des photocopieurs. « Au-delà de sa fonction d’‟outil de bureau”, le copieur était devenu, pour beaucoup de gens, une façon de s’exprimer », diront les auteurs de Copyart, un guide du DIY datant de 1978.

Mais toutes ces copies inquiétaient les auteurs traditionnels : leurs ventes allaient sûrement chuter si tout le monde copiait un chapitre d’un livre, ou un article d’un magazine, sans payer l’original. Bibliothèques et universités furent le foyer de tant de duplication que les éditeurs les trainaient parfois en justice – et, dans les années 70, perdaient. Les tribunaux, et le Congrès, décidèrent qu’il était autorisé de faire des copies pour son usage personnel.

« C’était vraiment un grand moment de la fin des années 70, le copyright a été grandement remis en question », dit Lisa Gitelman, professeur d’anglais et de journalisme à la New York University. Aujourd’hui, le Congrès travaille d’arrache-pied – souvent sur l’ordre des studios de cinéma ou des maisons de disques – dans la direction opposée, rendant plus difficile pour le peuple de copier numériquement des documents. Mais revenant au premier rayonnement culturel du Xerox, avocats et juges en viennent à la conclusion opposée : la copie est bonne pour la société.

Il y à nombre de preuves nous laissant croire que l’impression 3D est tout aussi bonne. Il y a déjà de nombreuses industries qui l’utilisent pour créer des objets aussi sophistiqués que  personnalisables. Les chirurgiens peuvent imprimer des modèles d’os rien qu’en scannant un corps, et les dentistes confectionnent des couronnes et des dentiers parfaitement adaptés à la bouche des patients. Les cuisiniers expérimentent l’impression de nourriture avec effets esthétiques, et, en novembre dernier, les astronautes à bord de l’ISS commencèrent à utiliser une imprimante 3D pour créer un outil dont ils avaient besoin.

Mais comment l’impression 3D pourrait changer notre vie de tous les jours ? Difficile à dire pour le moment, d’abord parce que ce sont toujours des machines lentes – elles prennent plusieurs heures pour imprimer un objet complexe – et même les moins chères le sont encore trop pour une adoption généralisée. La plupart des imprimantes ne sont pas vendues avec un scanner, donc l’utiliser pour une copie quotidienne est compliqué. Cela devrait bientôt changer, de grandes firmes comme Hewlett-Packard sont entrées sur le terrain – et des chaines comme Staples ont commencés à mettre des imprimantes 3D à disposition dans les magasins, donnant aux clients un accès facile à cette technologie. Dans quelques années, faire une impression 3D ou une copie ne mettra que quelques minutes, et quelques dollars dans un magasin près de chez vous.

Pour le moment, on peut imaginer un « moment Xerox 914 » – quand l’utilisateur lambda va soudainement découvert les plaisirs de la duplication d’objets. Nous pourrons peut-être scanner les objets de tous les jours, ceux que l’on a souvent tendance à perdre – les capots de batterie sur les télécommande, des engrenages cruciaux ou des pièces électroniques – ainsi, quand ils disparaitront, on pourra lancer une copie. Peut-être scanneront nous les objets sentimentaux, comme les bijoux de famille, et quand les prochaines imprimantes pourront produire sans trop de coût des objets complexes en métal, nous pourront faire des copies réalistes de nos souvenirs. Et peut-être utiliseront-nous les imprimantes 3D pour faire blagues et farces – imprimer des objets vulgaires que nous trouvons en ligne et les laisser sur le bureau des collègues de boulot. Nous sommes aux portes d’une nouvelle crise de l’information : bureaux et maisons bourrés d’objets bizarres et de reliques louches.

Comme avec le photocopieur, les imprimantes 3D introduisent l’idée que chacun pourra copier la propriété intellectuelle de l’autre. Les sites où l’on partage des modèles 3D sont déjà pleins d’objets s’inspirant de la pop-culture : vous pouvez imprimer un jeu d’échec avec des pièces ressemblants aux Minions de Moi, moche et méchant, ou aux personnages de Transformers. Il y a nombre d’objets subversifs déjà imprimés et dupliqués aujourd’hui – incluant les parties nécessaires à la création d’un pistolet en plastique que les autorités craignent de ne pas pouvoir détecter dans les aéroports. Avec les imprimantes 3D, l’objet physique devient juste une autre forme d’information, qui peut être échangé et troqué sous les yeux des autorités.

« Avec les imprimantes 3D, quand quelqu’un aura scanné un objet, tout le monde pourra l’avoir », dit Michael Weinberg, vice-président de Public Knowledge, un think-tank consacré aux technologies numériques. Pour le moment, ce pouvoir semble être utilisé avec sagesse. Il n’y a eu que quelques incidents d’entreprises envoyant des avertissements légaux à ceux qui faisaient des copies de leur propriété intellectuelle. « Nous n’avons pas encore assisté à une crise industrielle », note Weinberg.

Même les législateurs n’ont pas régulé les imprimantes 3D, réalisant qu’elle avait le potentiel de réaliser de bonnes choses. Une chose provoque cependant la consternation, je pense, le secteur des armes. Il n’est pas illégal (ndlr : aux Etats-Unis) de faire son propre pistolet, mais la facilité d’impression – et la nature plastique des armes imprimées – ont rapidement provoqué l’agitation des législateurs. En décembre 2013, le Congrès a étendu l’Undetectable Firearms Acts de 1988, qui requiert que les armes soit détectables par les scanners. En pratique, il suffit d’ajouter un peu de métal à un revolver imprimé pour qu’il soit visible par, disons, la machine à rayons X d’un aéroport. Le Maryland considère la possibilité de bannir les armes imprimées. Philadelphie l’a déjà fait et en Californie, le corps législatif à fait passé une loi qui a ensuite été voté par le Gouverneur Jerry Brown.

La tendance de notre société à copier et à distribuer nous précède semble-t-il et elle va passer de la seconde à la troisième dimension.