Gilles Babinet – serial entrepreneur, Digital Champion auprès de la Commission européenne et ancien Président du Conseil national du numérique était au forum Libé (11-12 avril 2014) qui a eu lieu à Rennes cette année. Nous l’avons rencontré à cette occasion entre deux conférences sur l’espace et la réalité augmentée, il nous parle de son dernier ouvrage « L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité », du mastodonte Google, de l’éducation et de la société de 2030.

Gilles Babinet
Gilles Babinet au forum Libé à Rennes, juste après une petite gorgée de Breizh Cola.

101 : Pourquoi cette volonté d’aborder le numérique comme un nouvel âge de l’humanité ?

Gilles Babinet : C’est un changement de paradigme que les gens ne voient pas. Tout le monde est conscient du bénéfice du portable mais il n’y a pas grand monde qui réalise que c’est une révolution. Cette révolution est invisible puisque c’est la donnée qui la porte.

101 : C’était donc ça le rêve de Steve Jobs ?

Gilles Babinet : C’est même plus que ce rêve parce que lui n’avait pas vu vers où on irait vraiment. Pas sûr qu’il ait vu tout ça … Il a eu une idée de ce qu’apporterait l’accessibilité à l’informatique à tous mais pas ça. Pour moi, il y a deux véritables révolutions dans l’informatique qui sont, en premier : le transport de l’information et vient ensuite, la fameuse DATA. Elle permet de détecter des signaux faibles dans de la donnée.

101 : Quelles sont les perspectives qu’elles nous offrent, un monde meilleur ou terrifiant ?

Gilles Babinet : Non, c’est les deux. Prenons l’exemple de la médecine, il suffira de se passer l’iPhone sur le ventre pour faire une échographie. Ce n’est qu’un exemple mais c’est une bonne chose. J’en ai marre des gens qui ne maîtrisent pas le sujet et disent que c’est terrifiant. Bien évidemment qu’il y aura besoin de régulation mais c’est avant tout une bonne nouvelle.

101 : La diversification de Google a quand même de quoi susciter quelques questions …

Gilles Babinet : Il y aura des excès mais ils seront régulés… Au delà de ça, si on donne à Google la responsabilité d’un système qui dysfonctionne autant que la santé, il se mettra à marcher. Concrètement, si je dis ça en France, on va me prendre pour un néo conservateur américain ou tout simplement pour un mec payé par Google. Mais la réalité c’est que le nombre de trucs que Google a réussi à résoudre de manière efficace est incroyable… Vous n’êtes pas un magazine néo-communiste quand même ? (rires)

101 : Cette crainte s’explique comment ? La représentation collective que l’on a des machines est anxiogène …

Gilles Babinet : Il y a des risques, oui. Il y a peut être des dérives importantes mais justement, plus on en parle plus il y aura de débats citoyens sur le sujet. C’est vrai que ça peut mal tourner, devenir Orwell etc… Mais pour le moment, je ne vois pas Google abuser des données. Je dis ça en connaissance de cause, je les connais et sait ce qu’ils font. Je ne les vois pas se mettre dans une telle situation, je vois d’autres entreprises le faire mais eux, je ne crois pas, vraiment. Mais qu’on se le dise, tout pouvoir absolu devient totalitaire et il faut faire ce qu’il faut pour qu’ils ne soient pas les seuls et qu’ils restent régulés sur certains sujets. Les Français leur ont collé une amende, les Allemands et les Italiens aussi.
Les amendes ont été mises pour non adaptation au droit local, on ne les attaque pas pour une quelconque violation des intérêts des individus. C’est intéressant parce que ça montre que le droit est un droit qui n’est pas adapté à la modernité.

101 : Il est basé sur des principes fondamentaux parfois bafoués …

Gilles Babinet : Non, pas tellement. Ce n’est pas sur ces principes là que le droit est fondé. C’est sur le droit de la non identification dans ce que l’on appelle les services liés, dans le cas allemand. Pourtant, les gens ont besoin de ça, ils sont contents quand Google les reconnaît et les localise pour gagner du temps et s’éviter des calculs de route etc… C’est là dessus qu’ils se sont fait allumés. C’est quand même intéressant …
Il y a une espèce de consensus à dire que ce sont des méchants. C’est peut être parce que je n’aime pas ce consensus que j’ai cherché à dire le contraire. D’un autre coté, j’ai aussi été le premier à m’en prendre à PRISM quand l’affaire est sortie. Je me suis quand même exprimé, j’ai fait la une du Monde là dessus. Je ne reste pas sans rien dire quand il y a de quoi dire … (long silence)
Je pense qu’un jour Google ira trop loin et qu’il faudra intervenir mais ce n’est pas arrivé. Quand ça arrivera, il faudra réguler, oui.

Goooooogle
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101 : Mais comment réguler un marché dont Google a pris le monopole ?

Gilles Babinet : C’est un véritable enjeu notamment posé par les lois anti trust américaines lors de Rockefeller en 1926. Il détenait les puits, les lignes de chemins de fer et la distribution. Le mec menaçait le gouvernement d’augmenter les prix s’il ne suivait pas ses recommandations, en passant telle loi ou telle loi. J’exagère un peu … Mais dès qu’il a été démantelé, il y a eu une régulation. Dans le cas de Google, on n’arrive pas à caractériser un tel abus de position de dominante.

Ils ont 97% de part de marché sur le search en France, j’en ai discuté avec Bruno Lasserre. Il m’a dit que si on applique le droit, il est impossible de les allumer.

101 : Mais Google a réussi à devenir Internet. Si on les attaque, on attaque Internet. Il n’y a qu’à regarder leur publicité, ils ont l’air de porter quelque chose de digne, pourtant c’est une entreprise qui est là pour faire des bénéfices.

Gilles Babinet : Il y a beaucoup de sujets où la part d’ombre reste mystérieuse, il y a pas mal de gens qui pensent que Tor a été crée par le FBI. Ce n’est pas un délire comme ça, c’est un vrai sujet. C’est pareil pour le Bitcoin et j’entends ça très souvent aux USA. C’est quand même étonnant, non ?

101 : Internet aime tellement la conspiration.

Gilles Babinet : Moi je n’y connais rien mais tout ce qui est conspiration, on pourra en parler des plombes et on ne fera qu’alimenter un truc sans intérêt. Mais ce qu’ils expliquent, c’est qu’il y a beaucoup d’opérations secrètes qui ont été réalisées par des outils si poussés qu’ils ne peuvent qu’appartenir à de gros organismes. On pense que pour faire un truc comme le Bitcoin, il faut une équipe de trente personnes à l’origine. Trente personnes qui ne parlent pas ne peuvent pas faire ça.

101 : Et l’idée qui dit que ce serait une corporation d’entreprises asiatiques ? D’où le nom du créateur Nakamoto qui serait une sorte d’anagramme.

Gilles Babinet : Les documentations qu’il y a dans le code sont dans un américain pur, ça ne peut pas être asiatique …

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« Arnaud Montebourg a pu faire des erreurs au début mais il a changé d’état d’esprit et il a une vision structurée du numérique. »

101 : Quand vous étiez président du CNN, est-ce que vous avez eu le poids de faire ce que vous vouliez ?

Gilles Babinet : On a eu une forte audience, voilà, « une forte audience ». Cette audience donne une puissance d’influence élevée. On peut dire que l’on a eu de l’influence puisqu’à chaque fois que l’on a émis un avis sur une loi, elle a été modifiée. On a l’exemple du paquet de télécom qui était une loi de cybersécurité à laquelle nous nous sommes totalement opposés avant que les paragraphes qui nous déplaisaient soient abandonnés.

101 : Fleur Pellerin a fait de vous un digital champion, comment voyez vous son départ, la nomination d’Axelle Lemaire et surtout, le cap donné par Arnaud Montebourg ?

Gilles Babinet : Je m’entends bien avec Arnaud et je dois dire que c’est quelqu’un qui a beaucoup évolué donc je ne dirai pas de mal de lui pour l’instant … C’est quelqu’un qui a pu faire des erreurs au début mais il a changé d’état d’esprit et il a une vision structurée du numérique.

101 : Vous voulez dire qu’il a pris conscience que ça peut être un levier de croissance majeur ?

Gilles Babinet : Oui, ça c’est sûr. C’est d’ailleurs presque l’unique axe qui l’intéresse aujourd’hui.

101 : Qu’est ce que l’on va proposer en France ? Galileo est l’exemple à suivre ?

Gilles Babinet : Bien sûr, la question ne se pose plus. Les premiers satellites sont lancés et il sera en route dès 2015. En France, nous avons 4 mesures à mettre en œuvre pour redresser la barre. Il nous faut débloquer le financement, on doit être à 12/20 là dessus pendant que les USA ou Israël sont à 20/20. Il nous faut mettre en place une formation adaptée, il faudrait concrètement 5 ou 6 écoles 42 dans le pays. Faire en sorte que l’état aide les start-ups à émerger en passant des commandes, en leur montrant leur confiance en gros et enfin, moderniser le tissu traditionnel économique où les boites n’ont même pas de sites web. C’est l’anarchie …

101 : Il faut tout revoir parce que le virage du numérique n’a pas été amorcé, il est partout ce « numérique ». Est ce que l’on peut encore parler de « culture numérique » ?

Gilles Babinet : Non, non … Enfin si mais parlons surtout de nouvelle génération et de nouveau paradigme. Le paradigme de la Data.

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« Vous ne devez plus attendre que quelqu’un vous donne le pouvoir ! Prenez-le ! »

101: Vous êtes entrepreneur, autodidacte, votre parcours caractérise t-il Internet ?

Gilles Babinet : Je trouve mais malheureusement on retrouve cette notion de déterminisme à notre époque. Les bourgeois réussissent plus facilement, c’est comme ça. Moi je suis un fils de bourgeois. Pour casser tout ça, il n’y a qu’une solution c’est l’éducation dès la petite enfance : faire une superbe école maternelle, un super primaire. On remarque que ceux qui ont le plus de mobilité sociale ont ces caractéristiques et la Finlande l’a bien compris.

101 : Et les MOOC ?

Gilles Babinet : Ah c’est une révolution, ça va réussir. Je ne suis pas du tout dans le « MOOC bashing », certes il y a de bons MOOC et d’autres mauvais mais c’est comme juger l’école gratuite en 1889. Dans le cadre de mon livre, je me suis intéressé au débat qui a prévalu la loi de Jules Ferry. Il y a tout le monde catholique qui s’est opposé à ça, je dis ça sans jugement de valeurs, mais c’est juste ce qui s’est passé de façon radicale dans l’histoire. Ils ont vite compris que c’était la fin de la prééminence de l’église dans le système social, d’ailleurs, on a vu venir la loi de 1905 en conséquence. Beaucoup de gens continuent de me dire que l’on ne peut pas éduquer les masses, en gros, ce n’est pas le même sang. Voilà ce qu’ils pensent. Ils parlent de prestige de l’université, du professeur mais tout ça c’est juste de la pensée magique.

101 : On confirme, ça n’existe pas tout ça.

Gilles Babinet : Posez-vous la question « pourquoi j’y suis ? » Vous connaissez l’histoire du Marshmallow ? L’expérience de psychologie. C’est d’ailleurs lié à la mobilité social ça. Je pense que ça correspond à un appétit, quand tu regardes les phénomènes d’éducation inversée, tu te rends compte qu’il faut moins contraindre les enfants et les pousser vers la découverte. Ils zappent 50 000 trucs mais à la fin ils savent structurer. Ce que je n’aime pas, c’est cette pensée Finkielkrautienne à dire que tout était mieux avant et que la génération d’avant détient le savoir. Certainement qu’il y a des choses qui étaient mieux avant mais dans le cadre d’un débat dialectique mais pas dans une espèce de mystique de l’ancien temps. Je pense qu’à l’égard des défenseurs du système éducatif tel qu’il a existé, c’est juste de la mystique pure. Je fais plein de débats là-dessus, on me met face à un recteur d’académie et on est sûr qu’il y aura du spectacle, je dois en faire deux par mois en ce moment. Bon, enfin, c’est toujours pareil. Ils finissent toujours à court d’argument et incapable de discuter et justifier quoi que ce soit.

101 : Le futur est devenu anxiogène alors que c’était un fantasme.

Gilles Babinet : Complètement mais c’est très français ça. On a une vision néo monarchique du pouvoir, on a perdu papa De Gaulle, Clémenceau, Mitterand. On est toujours là dedans, on a besoin de passer à l’âge adulte. Nous sommes une monarchie, c’est la réalité du truc. Nos présidents sont des rois thaumaturges, il faut les toucher pour guérir de la lèpre. C’est juste n’importe quoi … Je me suis promené aux côtés d’Angela Merkel, elle est juste vue comme la CEO, ça n’a rien à voir. Si on arrive à penser différemment, on pourra rattraper ce retard.
D’ailleurs, vous ne devez plus attendre que quelqu’un vous donne le pouvoir ! C’est à vous de le prendre, si vous continuez à attendre vous l’aurez à 50 ans et c’est fondamental, vous devez le prendre ! Les gens qui vous gouvernent bousillent votre futur par incapacité à comprendre les paradigmes nouveaux qui façonnent le monde à présent. Ce n’est pas moi le futur, c’est vous.

101 : Et comment le prendre ?

Gilles Babinet : Il ne faut plus demander, il faut le prendre. Je me retrouve dans plein de débats où il y a des jeunes et des vieux, ils coupent la parole aux jeunes et disent « c’est comme ci, comme ça … ». Non, stop. C’est une des conséquences d’un problème très systémique en France.
A mon avis, la clé du problème c’est ce système éducatif qui crée la défiance. En Finlande, il passe tout le CP à collaborer, ils n’apprennent pas à lire et à écrire. Ils apprennent à collaborer. Ils rattrapent ensuite en deux ans le retard vu qu’ils savent collaborer et à la fin du primaire, ils écrasent tout le monde.
Si tu copies ton copain d’à côté, ça veut dire quand même que tu sais lire quelque part. Je pense que l’on a pris un pli qui a été donné dans les années 40 et c’est vraiment problématique.
Si vous étiez en meute et travailliez en groupe, vous auriez déjà pris le pouvoir mais vous travaillez tous isolés et comme ça vous n’arriverez pas à le prendre.

101 : On est une génération qui a grandi avec l’idée qu’une faute veut dire mauvais, la Russie a un système totalement différent aussi.

Gilles Babinet : C’est même le premier pays à avoir introduit l’école gratuite avant 1800. C’est quand même incroyable, il y a eu un tsar, c’est Nicolas 1er il me semble, qui a cherché à lancer ça malgré la défiance de tous. Elle s’est arrêtée puis est revenue mais c’était un siècle avant nous.

"L'ère numérique, un nouvel âge de l'humanité." l'essai de Gilles Babinet, éditions Le Passeur.
« L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité. » l’essai de Gilles Babinet, éditions Le Passeur.

101 : Est-ce que l’approche numérique du monde peut permettre d’anticiper la géopolitique ?

Gilles Babinet : L’ONU écoute les réseaux sociaux et prévient tous les conflits sociaux.

101 : Aucune marge d’erreur ?

Gilles Babinet : Aucune marge d’erreur, ils ont prévenu tous les conflits jusqu’à présent. Ils ont mis des millions de dollars là-dedans et ils pouvaient assurer un an avant que la Syrie allait imploser. C’est tout bête en plus, il suffit de surveiller ce que se disent les gens.

101 : Il y a vraiment besoin des réseaux sociaux pour anticiper des évènements pareils ?

Gilles Babinet : Peut être pas mais personne ne l’a vu venir à part eux. Je connais des chercheurs qui disent qu’ils n’ont rien vu venir.

101 : Alain Chouet, l’ex boss de la DGSE se scandalise de la passivité des journalistes qui avaient de quoi alarmer l’opinion deux ans avant le soulèvement.

Gilles Babinet : Il y a toujours quelqu’un pour dire ça …

101 : Quel est l’intérêt de s’octroyer le pouvoir de Dieu finalement ?

Gilles Babinet : Si tu détectes des choses, tu as la possibilité d’optimiser certaines politiques. Si tu regardes sur la carte de l’Afrique comment se propage le paludisme, il suffit de considérer ton ratio optimal d’intervention de 0,70cts par patient et de définir sur quelle zone tu dois intervenir ou pas.

101 : L’humain devient qu’un agrégat de données.

Gilles Babinet : Ouais mais c’est efficace, si t’as la possibilité de sauver 3 personnes avec une faible probabilité de réussite et la garantie de sauver une personne, tu fais quoi ? Le niveau d’arbitraire dans lequel nous sommes est important mais personnellement, je préfère en avoir moins au vu de l’inefficience des politiques d’aujourd’hui. On dépense 70 milliards en molécules chaque année, dans une prescription sur 3, il y a des effets secondaires. Sur les 2700 molécules que l’on rembourse, l’OCDE nous dit qu’il y en a 500 qui sont efficaces. Tu fais de l’épidémiologie, tu détectes immédiatement que ces molécules sont inefficaces. L’OCDE dit que la moyenne de remboursement est à 500 et que le bon chiffre c’est 300, soit 10 fois moins que nous.

101 : Est ce que les machines vont pouvoir gouverner un pays ?

Gilles Babinet : C’est un choix philosophique, est-ce que l’on considère que l’homme est transcendant ? Est ce qu’il a quelque chose qui est supérieur à la machine, qui est consubstantiel ou on va dire qu’on laisse les machines prendre le contrôle de tout ? Certes, elles n’ont pas de subconscient et ne sont pas très intéressantes mais elles font tout mieux.