Parler de « révolution » lorsqu’on aborde le thème du numérique est une erreur, un abus de langage.

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Les historiens se plaisent à parler de « révolutions » au cours des âges. Cela leur permet de séparer une époque d’une autre, menant parfois à certains raccourcis. Il suffit d’observer une frise chronologique : des traits séparent les époques entre elles à des dates relativement précises. Or il n’y a jamais de « révolution » à proprement parler. Il s’agit plutôt d’« évolution ». Prenons l’exemple du Moyen-âge et de la Renaissance. Nos enseignements nous font croire que du jour au lendemain, les barbaries, les guerres de religions ou encore la peste noire ont laissé place à l’Humanisme avec un grand « H », marquant ainsi un retour à la civilisation. En soi une « Renaissance », un millénaire après la belle Antiquité. Or une telle fracture n’a jamais eu lieu. Les guerres ont continué après le XVème siècle. En France, l’Inquisition perdurera jusqu’à la fin du XVIIIème siècle et l’imprimerie n’est pas née du jour au lendemain.

Frise chronologique
Frise chronologique

Il en est de même pour l’Internet. Le réseau des réseaux n’a pas seulement été inventé par une bande d’étudiants sous LSD et sous influence hippie dans l’université américaine de Stanford. Ses origines sont bien plus profondes. Pour comprendre ses fondements, il convient de chercher dans certaines utopies ou contre-utopies. Ainsi, l’on retrouve dès 1627 le philosophe britannique Francis Bacon avec sa Nouvelle Atlantide. Son idée était celle-ci : la façon d’indexer le savoir est le savoir lui-même. Ce qui compte c’est l’organisation du savoir car il permet de savoir où chercher ce savoir. On le comprend sans problème, Francis Bacon fut l’instigateur de la science de la documentation.

En 1934, Henri La Fontaine et Paul Otlet, deux pacifistes belges reprennent le système de Bacon et créent un procédé d’indexation utopique parfait : le Mundaneum. L’invention fait froid dans le dos. Apparaît déjà l’idée qu’il n’y a plus besoin de posséder de livres. En effet, la lecture passe par un écran. Les livres sont stockés dans un centre rappelant fortement les data center actuels. Mais au-delà de ça, le concept de Wi-Fi est déjà là. Bref, le Mundaneum est une vision prémonitoire de l’Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui.

On l’aura compris, l’indexation est la clef du savoir. En 1941, Borgès invente dans son ouvrage Fictions une contre-utopie : la bibliothèque de Babel. Celle-ci détient tous les savoirs de l’humanité. Toute l’information est là, mais problème : l’indexation est mauvaise, complexe et empêche de trouver le savoir. Ceux qui souhaitent trouver une information en deviennent fous. Et il y a de quoi le devenir : tout le savoir de l’humanité est rassemblé en un même lieu mais il devient impalpable. Cette bibliothèque de Babel a été imaginée dans Le nom de la Rose d’Umberto Eco. Celle-ci est un véritable dédale d’escaliers et où l’architecture de la bibliothèque joue des tours aux personnages afin qu’ils se perdent.

Bibliothèque de babel
La bibliothèque de Babel imaginée par U. Eco

Quatre ans plus tard, en 1945, Vannevar Bush, un disciple de Paul Otlet travaille à rendre vrai son utopie de Mundaneum. Bush conçoit ainsi le Memex, sorte de Wikipédia avant-gardiste. Petit à petit, l’élaboration d’un réseau passe des mains des philosophes aux mains des ingénieurs, qui eux vont pouvoir le rendre réel par la technique. C’est ainsi qu’en 1960, Licklider (un mathématicien), travaille tant à concevoir une sorte d’Internet au niveau de l’idée, qu’au niveau de la technique. Viendront avec lui ceux que l’on nomme les « pionniers » qui œuvreront pendant quarante ans à créer l’Internet tel qu’il existe à ce jour.

Ainsi, les soubassements de l’Internet sont plus profonds qu’il n’y paraît. Il faut seulement voir au-delà de la face immergée de l’iceberg et remonter quelque peu dans le temps pour comprendre d’où il vient. La révolution numérique n’existe pas, il n’est qu’évolution numérique qui soi.