S’admirer soi-même, se mettre en scène ou en valeur, voici une attitude qui n’a jamais été aussi valorisée qu’à l’heure actuelle. On cherche non seulement à se montrer dans l’instant, mais plus encore, à laisser une trace de cette exposition systématique du soi. Instagram, Twitter, Facebook, Snapchat, tout est mis à notre disposition pour que l’on livre son image au monde.

L’arrivée des nouvelles technologies a joué un rôle essentiel dans cette réécriture du mythe de Narcisse. Les eaux du Styx ont été remplacées par l’écran tactile.

Entre peur de disparaitre et égoïsme

Le phénomène du selfie  n’a pas pu vous échapper,  à moins que vous ne viviez reclus(e) dans la réserve naturelle de Jiuzhaigou. Le procédé est simple : pointer l’objectif de son appareil photo sur sa bouille réjouie (ou non) avant de l’immortaliser en divers endroits. Telle est la tendance sur laquelle surfent actuellement  tous ceux qui craignent l’effroyable couperet de la ringardise. De Barack Obama lors des obsèques de Nelson Mandela à Ellen DeGeneres aux Oscars, les arguments ne manquent pas pour appuyer la dimension cool du selfie.

selfie singe

« Siècle de vitesse ! », soupirait déjà Céline au début du siècle dernier. Dans cette course effrénée à l’information et au progrès, beaucoup ont peur de rater le train de la modernité. En effet, qu’y a-t-il de pire pour un individu se sentant unique que de se retrouver noyé dans la foule. Il s’agit en réalité d’une peur de paraitre insignifiant dans un monde de plus en plus dématérialisé. Ce sentiment pousse à se montrer au plus grand nombre afin de prouver que l’on existe. Les travaux de Fabien Granjon, sociologue et professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8, confirment cette tendance. Selon lui, « les auto(re)présentations de soi n’ont cessé de prendre de l’ampleur » du fait des médias numériques et notamment les réseaux sociaux. Mais le numérique n’est que l’outil qui permet l’expression d’un courant idéologique et culturel. L’idée est simple, on aime se montrer et l’époque banalise, voire encourage cette attitude.  Ainsi, nombre de ceux qui se moquaient jadis des adolescents et de leurs skyblogs sont aujourd’hui accrocs au selfie. La langue anglaise est limpide vis-à-vis de ce phénomène.  Selfie fait immédiatement penser à « selfish » qui signifie égoïste. Le français se contente d’emprunter la terminologie anglaise pour mieux s’y réfugier. Il exorcise dès lors  la dimension narcissique de cette pratique.

L’hypermoi et le regard des autres

On entend souvent dire que l’on n’est jamais vraiment  soi-même dans la vie. Cela est encore plus vrai lorsque l’on se retrouve sur Internet. L’ « hypermoi », théorisé au début des années 2000, représente la personne que nous décidons d’être aux yeux des autres. On apporte un soin tout particulier  à ce double numérique. Le contrôle social, plus communément appelé commérage,  fait partie des phobies de l’individu moderne. Le regard de la vieille dame du village derrière son rideau a longtemps fait office d’autorité morale. L’anonymat de la ville a permis à plus  d’une personne de s’émanciper de ce jugement permanent. Mais cette surveillance revient à grandes enjambées avec l’avènement du net. En 2009, 69% des australiens estimaient que l’un des usages attendus des réseaux sociaux était de pouvoir suivre la vie des autres. L’individu n’est donc plus inquiet de cette surveillance, il en devient lui-même l’instigateur. Il surveille non seulement ses pairs, mais également l’évolution de son double numérique.

Cette auto-représentation s’accompagne d’une autoévaluation qui devient permanente. Les appareils connectés qui permettent de mesurer le moindre battement de cœur lors d’un jogging en sont un parfait exemple. La machine permet aujourd’hui à l’individu de se quantifier. Le nombre de followers sur Twitter, le nombre de  Like sur un statut Facebook et le nombre de calories perdues se confondent alors dans un ensemble homogène.

Aujourd’hui, l’individu est roi et les nouvelles technologies lui donnent les moyens d’asseoir son règne.