Aujourd’hui Netflix est grand, Netflix compte 44 millions d’abonnés à travers une cinquantaine de pays, Netflix fait trembler Aurélie Filippetti et l’ensemble des acteurs de l’audiovisuel français. Retour sur un exemple typique du rêve américain, une entreprise qui a su innover aux moments opportuns afin de devenir l’une des plus importantes dans son secteur.

L’American Dream pour les Nuls

Netflix voit le jour en 1997. A l’époque, la société proposait la location de DVD en illimitée. Ceux-ci étaient directement livrés à domicile moyennant un abonnement mensuel. Bref, rien de palpitant quand on voit aujourd’hui les nombreuses possibilités d’accès a des contenus audiovisuels qui s’offre à nous, avec en tête de liste, le téléchargement illégal. Pourtant, ce qui n’était encore qu’un banal vidéoclub avait déjà un atout indéniable : l’offre illimitée. Les années passent et le service prend de l’ampleur, si bien qu’en 2005, 1 million de DVD gravitent quotidiennement à travers tous les Etats-Unis. Pari réussi pour la firme qui a pu optimiser son système de livraison sans ouvrir de magasins physiques, souvent synonyme de pertes financières énormes pour une start-up. A partir de 2007, devant les premiers signes d’essoufflement du marché et la possibilité d’utiliser le haut-débit aux Etats-Unis, Netflix se lance dans le streaming. Encore une fois, la société a su rebondir en changeant totalement de stratégie puisque le contenu sera dorénavant accessible via une plateforme internet. Place à l’international maintenant, puisque le groupe s’est développé au Canada en 2010, avant de voyager en Amérique du sud début 2011 et vise maintenant le vieux continent. Le géant américain a su s’adapter aux nombreuses contraintes qui se sont dressées sur son passage et utiliser la montée en puissance de l’internet, tout cela dans  un timing parfait ainsi qu’un prix dérisoire, 7,99 $ par mois. De quoi faire pâlir de nombreuses chaînes à péages aux Etats-Unis mais aussi en France.

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Salut, c’est Netflix

Netflix, ce profiler

Parallèlement, Netflix a développé un algorithme permettant de proposer de nouveaux contenus aux abonnés en utilisant trois éléments : le film en lui-même (acteurs, réalisateurs, replay sur une scène), l’historique de l’utilisateur et les données des autres utilisateurs ayant des goûts similaires. Ainsi, si vous vous êtes un peu trop appesantis sur une des scènes ou l’on voit Miou-Miou dans son plus simple appareil dans le film Les Valseuses, sorti en 1974, ne vous étonnez pas si l’on vous propose Nymphomaniac en suggestions. Afin de rendre le service plus vivant et plus interactif, la chaîne a aussi crée « Max ». S’inspirant de « Siri », conçu par Apple, « Max » est un système de reconnaissance vocale qui vous recommandera certains films en fonction de votre humeur, de vos anciens coups de cœurs, ect. Combinez ce service avec le grand nombre d’abonnés à la chaîne, et vous obtenez un système de recommandation efficace, renfonçant l’aspect addictif. D’ailleurs, Netflix a lancé, de 2006 à 2009, un concours s’intitulant « The Netflix Prize » qui récompense les analystes et développeurs ayant réussi à améliorer l’algorithme.

House of Cards : l’équation gagnante

Du coté de la production, l’entreprise de Reed Hastings n’est pas en reste non plus. House of Cards, la série phare de la chaîne, connait un véritable succès depuis sa sortie en 2013. En même temps, une série produite par Fincher avec Kevin Spacey dans le rôle principal, on pouvait difficilement se rater. Là aussi, Netflix n’a rien laissé au hasard. Grâce à son algorithme, le géant américain essaie de prévoir les programmes à succès : c’est la méthode des trois cercles. House of Cards en est l’illustration parfaite. Netflix a décidé de créer cette série en mélangeant trois ingrédients : la version anglaise de la série proposée par la BBC dans les années 90 avait été très appréciée, les gens aimaient les films de Fincher et Kevin Spacey était un acteur plébiscité par la communauté Netflix. Ajoutez à cela un nouveau modèle de diffusion ou l’intégralité des épisodes sont disponibles en même temps. Vous obtenez le cocktail parfait. House of Cards attire de nombreux téléspectateurs, développe la notoriété de la marque et devient la véritable vitrine de la chaîne. La série s’est d’ailleurs exportée dans de nombreux pays étrangers, et notamment en France ou, ironie du sort, Canal Plus a racheté les droits.

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“Democracy is so overrated.” Frank Underwood

Et le Made in France dans tous ça ?

Ironie du sort quand on sait maintenant que Netflix devrait débarquer en France à l’automne prochain et sacrément secouer le paysage audiovisuel français, notamment l’un de ses artificiers les plus importants : Canal Plus. En France, le géant américain fait peur, même très peur. A tel point qu’Aurélie Filippetti a organisé de nombreuses rencontres avec les dirigeants de la chaîne afin de connaitre leurs intentions et d’incorporer ce nouvel acteur dans système français. L’enjeu est primordial : intégrer Netflix dans le PAF afin qu’il respecte la législation établie et qu’il n’écrase pas ses autres concurrents, comme Canal +, de manière déloyale. On sait par exemple que les acteurs de l’audiovisuel dans l’hexagone doivent participer à l’écriture, la création et la diffusion d’œuvres françaises, garantissant ainsi le fameux principe de l’exception culturelle française. Netflix va-t-il jouer le jeu ? Va-t-il s’installer en France et respecter ces contraintes ? Rien n’est moins sur, et pour cause, l’entreprise américaine a émis l’hypothèse de s’installer au Luxembourg, pays dans lequel est déjà installé le siège social européen de la firme, ce qui permettrait d’échapper à toutes ces contraintes législatives. Canal + et l’ensemble des intervenants audiovisuels pourraient alors souffrir de concurrence déloyale, ce qui desservirait considérablement la création française, privée de nombreuses sources de financements. By by l’exception culturelle française. Pourtant, l’arrivée de Netflix offre aussi de nombreuses perspectives pour lutter contre le piratage. Un prix dérisoire, un panel de films, séries et documentaires complet et diversifié, une large accessibilité. Autant d’atouts qui permettraient de convaincre les consommateurs de se tourner vers l’offre légale. Reste à Aurélie Filippetti la lourde tâche d’orienter les dirigeants de Netflix vers un partenariat gagnant-gagnant et ne pas s’enfermer dans un conservatisme national, potentiellement nuisible à la branche audiovisuelle de l’hexagone. Il faudra surement assouplir certaines réglementations, comme la chronologie des médias, qui rend possible la diffusion d’un film sur une plate-forme par abonnement seulement trois ans après sa sortie en salles afin que Netflix cède aux chants des sirènes françaises. Là encore ce n’est pas gagné, tant la France s’accroche farouchement à son modèle parfois obsolète.

Netflix s’apprête donc à frapper un grand coup dans la fourmilière, ce qui soit dit en passant ne peut-être que salutaire pour nous, consommateurs. Reste à savoir si le géant américain va écraser ces fourmis, ou faire évoluer les mentalités conservatrices typiquement françaises.