Nicolas Petitfrere est un artiste de son temps. On ne sait jamais où il est sur le globe au moment où il vous écrit, il crée avec des machines et charge des angoisses transhumanistes de sa génération pour nourrir son inspiration.

Moitié du groupe Alesia dans lequel il officie avec Devoted To God, il a co-fondé le groupe Point Point avec ce dernier, Aazar et LH4L. Après avoir enchainé les lives à travers les USA, l’Asie et l’Europe et cumulé les millions de vues sur Youtube, Nicolas a pris un peu de recul pour se consacrer à ses projets en solo. Il a d’abord composé ses premiers morceaux sous le nom de Nömak, il a depuis fait évoluer son identité, s’appelle désormais Ö et se dirige vers une musique plus profonde, transmédia et expérimentale.

Comme beaucoup de producteurs de musique électronique qui ont le vent en poupe, il a débuté dans sa chambre avec des logiciels crackés. Aujourd’hui il figure sur l’album POP 2 de l’artiste Charli XCX avec la chanson « Lucky » qu’il a produit pour l’artiste britannique. Il a accepté de répondre à nos questions sur cette collaboration inédite et son projet The Transhumanist, à mi-chemin entre le documentaire et la mixtape, de sa fascination pour l’innovation et de l’avenir de son groupe Point Point.

Parle nous de ton projet The Transhumanist, est ce que tu viens d’inventer la mixtape mêlant images et musiques ?

Je ne sais pas si je l’ai inventé mais en tout cas je l’ai fait. En fait, quand j’ai crée Ö et produit le posthuman EP, je voulais confirmer un certain virage artistique. Une mixtape semblait être le medium idéal pour partager un peu mes influences et l’univers que j’affectionne.
En général, j’ai un vrai souci avec l’exercice de la mixtape : je trouve ça assez ennuyeux la plupart du temps et j’avais envie d’apporter quelque chose en plus. Mais j’ai toujours eu en tête l’idée de faire de la vidéo. J’en ai donc parlé à un ami, qui a décidé de m’aider, mais il m’a lâché au bout de quelques semaines. J’ai donc recommencé de zéro. C’est mon premier montage, et j’ai adoré le réaliser. Le rendu final va plus bien plus loin que ce que j’avais en tête ! J’ai demandé à un autre ami réalisateur de passer après moi pour ajouter les sous-titres.

J’aurais pu choisir des intervenants anglophones, mais tous les spécialistes que j’écoutais à l’époque étaient français, et puis je trouve que par sa nature le français est plus adapté quand il s’agit de parler de notion humaines ou philosophiques.

Comment évolue la transmission d’émotions grâce aux technologies selon toi ?

D’un côté, j’ai souvent entendu que la VR permettait une approche emphatique hors du commun, dans le sens où tu peux littéralement être à la place de quelqu’un d’autre. De l’autre, il y a les réseaux sociaux qui deviennent une source d’inquiétude pour beaucoup, notamment à cause de la revente d’information confidentielle. C’est assez flippant !

Quand je parle d’un produit à l’un de mes amis sur Facebook, il m’arrive souvent de le voir dans les publicités de mon fil d’actualité…

Bref je pense que, comme toute technologie ça dépend de ce qu’on en attend : si on pense pouvoir soustraire les rapports d’humain a humain par les technologies, c’est évidemment un leurre et je pense que c’est justement ce que le public reproche au réseaux sociaux. On nous a promis que ça allait nous connecter les uns au autres et il s’est passé l’inverse : tout le monde est dans des « echo chambers », on ne voit plus les opinions des autres, le débat d’idée n’a plus lieu, et cela crée pleins de groupuscules idéologiques qui s’affrontent.

Mais il faut aussi nuancer tout ça, c’est pas les technologies qui posent souci, c’est les gens derrière qui les rendent addictives et clivantes, je pense pas que le monde serait forcément plus beau si on débranchait internet…

Tu partages une vision du futur dystopique, relatant les angoisses d’une génération. Est ce que le futur c’était pas mieux avant ?

Quand tu regardes l’histoire du monde, ou de l’humanité en général, depuis le début des civilisations c’est toujours l’histoire d’un homme qui cherche à s’émanciper de la nature, de la faim, du froid, de la peur avec comme seule arme une intelligence hors du commun.
On nous a toujours vendu la technologie comme un « progrès », comme quelque chose de foncièrement positif,  qui va dans le sens de l’amélioration de la condition humaine  mais cette pensée progressiste a vraiment éclaté à la fin de la Seconde Guerre Mondiale quand les pays étaient en ruine. Il fallait d’urgence reconstruire, reloger, nourrir tout le monde.

Tout était à refaire et vite.

En parallèle, on a développé la médecine moderne, promu l’urbanisation, on est passé d’une agriculture biologique au modèle productiviste qu’on connait aujourd’hui.
On ne se posait pas vraiment de questions éthiques à l’époque, l’occident était au plus bas et tout était bon pour remonter la pente. La science de l’époque a permis de nous relever. Le souci c’est que ce qui était une situation d’urgence est au fur et à mesure devenu le nouveau standard de la vie quotidienne : avoir tout à portée de main, tout le temps, vivre en dehors des saisons, des lois du vivant, des lois du marché.

En bref : utiliser naïvement la science de façon dérégulée. Maintenant on voit enfin les conséquences de tout ça. La sixième extinction de masse des animaux s’accélère, 1% de l’humanité se partage 50% des richesses du globe et le président de la première puissance mondiale est un climatosceptique.

Du coup notre génération, abreuvée de sci-fi et à qui on avait promis les voitures volantes, les voyages dans l’espace et la fin de la misère dans le monde comme dans Star Trek, est un peu déçue…  J’espère qu’on va réaliser prochainement que c’est pas d’un progrès scientifique dont on a besoin mais d’un progrès social, humain : repenser nos modes de vie !

Nicolas aka Nömak aka third of Point Point aka half of Alesia

Et justement, cette idée selon laquelle l’homme fait partie intégrante de la nature et de ce fait, doit la sauvegarder, est de plus en plus présente dans la tête des gens. Mais on va pas se mentir,  l’idée de ne plus avoir son avocat toast en hiver est un sérieux frein pour la plupart d’entre nous.

Je ne suis pas un anti-science, au contraire je suis fasciné par la science c’est en soit une discipline incroyablement noble et qui a permis à notre espèce de perdurer. C’est ce qui est une grande partie de ce qui fait de nous des êtres uniques dans ce monde. D’ailleurs, mon style de vie aurait été impensable il y a de ça 15 ans. Ce que je fais repose entièrement sur les avancées récentes de la technologie. Je ne crois pas à la décroissance, je trouve stupide l’idée de retourner en arrière comme si dans le passé tout était mieux, non, je pense qu’on à besoin de nouvelles technologies, surtout pour adresser le problème du réchauffement climatique. Je pense que la science peut être vraiment utilisée pour le meilleur.

Mais tant qu’elle sert uniquement des fins marchandes on va droit dans le mur, ça c’est sur. Donc oui, d’un coup, le futur c’est beaucoup moins fun que de se balader de planètes en planètes avec un costume en lycra et un pistolet laser a bout du bras. Je pense que le côté positif de ces dernières années, c’est que tu vois de plus en plus de gens apprendre le code, devenir hacker, biologiste DIY, bref le grand public commence à s’éduquer et s’approprier un peu tous ces outils. En fait ils prennent en main le futur.

Nicolas dans le Cyber Espace.

Laurent Alexandre, que l’on entend en introduction de ton mix, pense que l’homme qui vivra 1000 ans est déjà né et que nous ferions mieux de commencer à nous protéger des intelligences artificielles. T’es d’accord avec lui sur toute la ligne ?

J’ai vraiment pris le parti de mettre les pour et contre dans mon montage, je ne suis pas là pour sermonner les gens en leur mettant sous le nez un point de vue unique, mais en mettant des enthousiastes et des réfractaires au transhumanisme et à la singularité technologique en général, parce que la réalité n’est pas manichéenne.

Pour revenir à Laurent Alexandre, pour moi, la question n’est pas de savoir si l’homme peut vivre 1000 ans ou pas mais celle de l’utilité d’une vie pareille. Personnellement, Je trouve la vieillesse et la mort stimulantes. Savoir qu’un jour je n’aurai plus les ressources pour faire ce que je fais aujourd’hui me pousse à le faire maintenant. Si tu vas vivre pendant des siècles, dans ce cas là, pourquoi explorer pourquoi apprendre, pourquoi faire des plans pour le futur, et puis au fait, pourquoi vivre ?

À quoi ressemblera la musique dans 10 ans ?

Bonne question. Je crois que ce qui va le plus changer d’ici 10 ans ce n’est peut être pas la musique en soit mais plutôt la façon de la consommer ou de la produire. Je pense que le morceau de musique ne sera pas ce fichier wav/mp3/aac etc statique,  qu’on a actuellement que tu peux seulement « jouer », mais plutôt quelque chose d’interactif, de dynamique que les utilisateurs pourront modifier à leur guise, voir même quelque chose de génératif. Des artistes comme Autechre ou Brian Eno se sont particulièrement planché sur ce sujet. C’est passionnant, dans le sens où c’est une véritable révolution : c’est la redéfinition même de ce qu’est un morceau de musique !

L’intelligence artificielle va aussi énormément impacter la façon de créer de la musique et du contenu en général. Je vois de plus en plus de compagnies qui proposent des softs qui vont dans ce sens là, depuis quelques années tu peux même déléguer ton mastering à une IA.  Moi-même j’utilise de plus en plus d’outils « intelligents » dans ma musique même si au final je suis toujours aux commandes.

J’ai un sentiment partagé sur l’IA et le travail humain, je pense que la technologie restera bénéfique tant que l’humain est le cerveau, celui qui injecte du sens dans les choses et poursuit une réfléxion mais bon, dans le monde dans lequel on vit, je sais bien que ce ne sera pas toujours le cas.

Tu as produit une chanson pour Charli XCX qui sort aujourd’hui, tu peux nous parler de cette collaboration ?

Tout a commencé il y a deux mois par un simple email de A.G cook, (ndlr — fondateur de PC music, producteur pour pas mal d’artistes, il a aussi sa carrière prolifique de producteur solo) où il m’expliquait qu’il était vraiment entrain d’experimenter des choses avec la voix sur ses dernières productions, qu’il était tombé sur mon Post-human EP et qu’il était curieux de savoir si j’avais d’autre chose à lui faire écouter. Ce à quoi j’ai simplement répondu « pas de problème ». Mais à ce moment là je n’avais pas grand chose qui tenait la route à lui proposer en fait, juste des bouts de chansons, des boucles anecdotiques, mais parmi mes demos il y en avait une pas mal, qui n’était encore qu’à l’état de partition néanmoins, je me suis donc dépêché de la produire pour lui envoyer.

Finalement, dans son mail réponse, il avait déjà commencé à poser un gimmick vocal dessus, c’était dans la période où Charli XCX était en train de travailler sur son nouvel album. Alex lui a fait écouter et à partir de là tout s’est vite enchaîné. J’ai donc reçu les voix rough de Charli, Alex a re-ecrit l’outro et une fois la production finie, toutes les voix posées, j’ai pu pré-mixer la session et envoyer les stems.

Et voilà, le morceau était fini de mon côté et je crois que c’est l’une des rares fois où écrire en collaboration avec quelqu’un a été aussi facile. En quelques mails tout était bouclé, c’est assez étrange mais je préfère largement les collaborations en ligne que face a face. Il n’y a rien à prouver, on a le temps d’expérimenter différentes choses étranges, de faire des happy accidents… D’un producteur à l’autre il y a souvent un rapport d’ego ou des moments embarrassants et de l’incompréhension, parce qu’il y a autant de façons d’écrire un morceau que de morceaux eux-même.

C’est marrant comme Internet joue comme un rôle de médiateur puisque tout n’est pas en direct, les échanges sont simples, les mots pesés et on a le temps d’aller jusqu’au bout de ses idées.

Il y a quelque chose de rassurant à l’idée de collaborer avec un artiste, tout en étant face à soi-même et puis aussi c’était la première fois depuis des années ou je n’avais pas finalisé un morceau, même si tu remets ton son à un ingénieur du son/mastering très qualifié, il y a toujours un peu d’anxiété à le laisser partir comme ça  mais quand j’ai entendu le résultat final, je dois dire que j’étais soulagé.

Ton influence semble avoir pris le dessus sur la sienne dans ce morceau, on reconnait tes gimmicks avec les cut de voix notamment. Est ce que c’est ce qu’il voulait ?

Je pense que ça s’est fait naturellement comme ça, j’ai fourni une demo faite 100% à la voix, A.G Cook aurait pu choisir d’aller dans une direction complètement différente mais il a préféré jouer le jeu et il s’est fait plus discret en apportant cette touche plus pop qui lui est propre, il a aussi fait un travail fou sur la voix de Charli.

Je suis bien sur très content d’avoir pu travailler avec Charli XCX, c’est une artiste très talentueuse que je suivais depuis des années. Elle s’amuse sans cesse à casser les codes de la pop et propose quelque chose de singulier dans le mainstream, comme le faisait à leur debut MIA ou Bjork, par exemple.

Quels sont tes futurs projets et où en êtes vous avec ton groupe Point Point ?

Je continue toujours activement de produire pour Point Point même si j’ai pris mes distance avec le groupe sur la présence sur scène et en ligne pour me consacrer principalement à mon projet solo. Mais il y a pleins de choses vraiment cool qu’on est en train de mettre en place, que ce soit niveau musique, performance etc…

Et pour finir, qui sont les artistes (tout genre confondu) qui racontent le mieux le futur selon toi ?

Dans le désordre, je dirais : Autechre, Brain Eno, Svedaliza, Zora Jones, Radiohead, Sophie et mention spéciale pour Ryoji Ikeda qui lui est déjà dans la futur depuis de nombreuses années.