L’histoire nous a montré que le mariage entre progrès technique et industrie militaire avait enfanté des monstres : l’agent orange au Vietnam, les gaz sarin et moutarde respectivement employés en Syrie et lors de la guerre Iran-Irak et, plus dévastatrice encore, la bombe atomique qui a anéanti les villes japonaises Hiroshima et Nagasaki, les victimes se comptant en centaine de milliers.

L’agent orange est le surnom donné à l'herbicide le plus employé par l'armée des États-Unis lors de la guerre du Viêt Nam.
L’agent orange est le surnom donné à l’herbicide le plus employé par l’armée des États-Unis lors de la guerre du Viêt Nam.

Plus récemment, l’appétit insatiable de l’Homme en matière de progrès technique a donné naissance aux drones. Si ces engins n’entre pas dans la catégorie des armes de destruction massive, les drones militaires demeurent redoutables et, contrairement aux autres armes précédemment citées, relativement discrets.

Ce qui n’était que science-fiction il y a quelques années est aujourd’hui réalisable : les drones, ces robots volants qu’il est possible de contrôler à distance, à la manière des hélicoptères télécommandés qui avaient la sale manie de s’exploser dans les arbres quand on était gosse. A la différence que là, les « joujoux » de l’armée américaine sont beaucoup plus imposants et balancent des missiles à tour de bras. Pourtant, l’un des premiers à prendre son envol en 1994 est le RQ-1 Predator, propriété de l’armée américaine. Utilisé à la base pour des missions de reconnaissance, il succède au GNAT, sorte de drone développé dans les années 80. Mais le 11/09 et les dégâts physiques et psychologies engendrés par ces évènements ont amené les Etats-Unis à durcir les mesures de sécurité interne ainsi qu’à développer considérablement les recherches technologiques dans le domaine militaire. The War on Terror, comme l’a appelé Bush, marquera le début de conflits traditionnels (Afghanistan en 2001 et Irak en 2003) mais aussi les prémices d’une guerre officieuse mené par une armée de drones. Après le 11 septembre, la CIA décide d’équiper ces engins de missiles Hellfire démocratisant ainsi le MQ-1 Predator, drone armée, qui fera son apparition au sein de l’armée américaine, aussi bien chez les Navy qu’au sein de l’US Air Force. General Atomics, principal constructeur de drones, continue l’amélioration de cette arme destructrice en proposant le MQ-9 Reaper en 2007 : 20 mètres d’envergure, 2220 kg permettant de transporter plus de munitions, plus de 20h d’autonomie en vol, 480 km/h à pleine vitesse et un plafond de vol atteignant 15 000 m. Concernant le pilotage des drones, l’atterrissage et le décollage sont gérés par les équipes au sol à l’aide d’une antenne placée sur l’appareil. Les drones sont ensuite contrôlés par un pilote et un opérateur chargé de suivre les mouvements grâce aux caméras installés sur l’appareil, les connections s’effectuant par liaison satellite. Lorsque le pilote veut lancer les frappes, il n’a qu’à pointer les missiles sur sa cible et appuyer sur la gâchette.

Le MQ-1 Predator est un drone militaire d'altitude de croisière moyenne et de longue autonomie entré en service en 1995.
Le MQ-1 Predator est un drone militaire d’altitude de croisière moyenne et de longue autonomie entré en service en 1995.

Obama et ses 50 nuances de drones

Si l’utilisation des drones est apparue sous le mandat de Bush, c’est bien Barack Obama qui est tombé en admiration devant l’efficacité de ces machines. Selon The Bureau of Investigative Journalism, l’administration Obama a lancé 370 frappes de 2008 à 2015, quand Georges W. Bush a utilisé cette arme 51 fois en 8 ans. Barack Obama a vu en l’utilisation de drones, l’opportunité de continuer la guerre contre le terrorisme avec d’avantage de discrétion que son prédécesseur, plus adepte du Veni, vidi, vici : une stratégie de l’échec au regard de la situation actuelle en Afghanistan et en Irak après les guerres successives lancées par Bush en 2001 et 2003. Si au cours de ses mandats Obama s’est progressivement désengagé physiquement de ses deux pays, il a déclenché une vaste opération d’assassinat ciblé à l’aide de drones et a étendu son champ d’actions en Somalie, mais surtout au Yemen et au Pakistan. Toujours selon The Bureau of Investigative Journalism, entre 2500 et 4000 personnes auraient été tués, la majorité des tirs (environ 80%) ayant été effectué au Pakistan (environ 2500 selon le Long War Journal). Ces chiffres ne sont pas d’une grande précision vu qu’il est extrêmement délicat de comptabiliser le nombre de morts dans ces régions du monde très difficile d’accès. En outre, la CIA, principale utilisatrice de ce mode opératoire, n’est pas réputée pour sa transparence et ne communique pas toutes les offensives.

Utilisé pour la première fois sous l’administration Bush, les frappes de drones se sont multipliées sous la présidence d’Obama. L’actuel président des Etats-Unis voyant peut-être dans ce système d’attaque l’opportunité de traquer les terroristes sans avoir à les capturer et les enfermer sans preuves concrètes dans la prison extrêmement controversé de Guantanamo, comme l’a fait son prédécesseur. Pour autant, ne s’agit-il pas d’un énième contournement de la loi des Etats-Unis dans leur sacro-sainte guerre contre le terrorisme ? Le 11 septembre autorise-t-il la mise à mort de milliers de personnes sans un préalable consensus international ?

L’utilisation de ces engins, fruit du progrès technique dans le domaine militaire, soulève de nombreuses questions éthiques et légales. On s’interroge aussi sur la réelle efficacité de cette War on Terror qui semble s’éterniser sans pour atteindre des résultats éminents. Les civils, tout d’abord, ne sont pas épargnés par ses opérations secrètes. The Bureau of Investigative Journalism estime les pertes civiles entre 423 et 965 sur la période s’étalant de 2008 au 1er septembre 2015. Même s’il est extrêmement difficile de confirmer ces pertes dans leur totalité des voix s’élèvent au Pakistan à l’image de Shahzad Akbar, avocat pakistanais, qui essaie de recenser les morts parmi les civils afin de les défendre publiquement contre le géant américain. Ainsi, 127 cas de civils pakistanais tués par les drones ont été relevés par cet avocat pakistanais enquêtant sur ces « bavures ». Il déclare aussi que seulement 2% des personnes tuées seraient des hauts responsables d’Al-Qaïda (60 responsables approximativement).

Les assassinats ciblés se basent essentiellement sur le renseignement électronique. Une "Baseball card" servant à demander l'autorisation d'une frappe mortelle. (c) The Intercept
Les assassinats ciblés se basent essentiellement sur le renseignement électronique. Une « Baseball card » servant à demander l’autorisation d’une frappe mortelle. (c) The Intercept

Dès lors, on peut se poser des questions sur l’efficacité de la stratégie américaine contre le terrorisme. Les résultats sont-ils aussi probants que ce que les dirigeants le disent ? Pis encore, ces attaques de drones ne s’avèrent-elles pas finalement contreproductive ? Jeremy Scahill, journaliste américain et auteur du documentaire Dirty wars, the world is a battlefield, nous montre que les populations victimes de ces attaques sont à bout de nerfs et se disent prêtes à combattre l’Amérique si cela ne cesse pas. En d’autres termes, des habitants qui, à la base, n’ont aucun penchant terroriste, rejoignent peu à peu l’idéologie radicale islamiste voyant les Etats-Unis comme le mal absolu, l’anti-américanisme se voyant ainsi renforcer. Et que dire des signature strike, nouvelles formes d’attaques de drones se basant uniquement sur l’observation de comportements suspects. Plus besoin de la kill list mise en place par la CIA visant les hauts responsables, les pilotes peuvent désormais balancer des missiles aussi facilement que dans un jeu vidéo. Au-delà des pertes civiles de plus en plus préoccupantes, il est important de s’interroger sur la clandestinité juridique dans laquelle évoluent les frappes de drones. L’administration Obama mène une politique d’assassinats à travers le monde et ce, sans se soucier ni des frontières, ni de la souveraineté des pays ou encore des accords internationaux. Le statut « secret défense » attribué à ces raids autorise l’administration Obama à continuer son action sans avoir à rendre de compte sur les éventuelles victimes civiles, qui sois-dit en passant pourrait être bien plus nombreuses que les chiffres évoqués plus haut. Et cela ne s’arrête pas là, le documentaire de Jeremy Scahill révèle qu’en septembre et octobre 2011, les tirs de drones ont même tués des citoyens américains : Anwar al-Awlaqi et son fils, Abdul Rahman. Si les liens entre Al-Qaïda et l’ancien imam ne faisaient plus grand doute, on peut s’interroger sur cette exécution qui s’apparente méchamment à une peine de mort sans jugement. Et dire qu’on blâmait Bush pour les détentions sans procès, Obama, censé fermer la prison de Guantanamo, n’a non seulement pas tenu son engagement, mais a fait pire en engageant des exécutions sans procès. Prix Nobel de la paix en 2009 vous avez dit ?

La chaîne de commandement pour obtenir l'autorisation pour une frappe mortelle. (c) The Intercept
La chaîne de commandement pour obtenir l’autorisation pour une frappe mortelle. (c) The Intercept

Il apparait primordial d’instaurer un cadre juridique autour de l’utilisation de drones militaire sans quoi cette nouvelle arme technologique pourrait s’avérer très dangereuse. Les récentes avancées technologiques ont fait part d’une nouvelle génération de drones furtifs et autonomes. Ajouté à cela, l’appropriation de se « droit de tuer » par d’autres états ou groupuscules armés et le monde pourrait vite devenir un vaste champ de bataille, sous fond de guerre aérienne et technologique. Récemment le Hamas a déclaré avoir subtilisé un drone provenant de l’armée israélienne : essayons d’imaginer quelques secondes la démesure que prendrait un conflit comme celui qui déchire l’Israël et la Palestine depuis plus de 60 ans si les deux belligérants venaient à utiliser des drones …

Loin de cautionner le terrorisme ou d’inciter au laxisme, sommes-nous pas en droit de s’interroger sur la stratégie employée par les Etats-Unis depuis le 11 septembre ? Ne crée-t-elle pas plus de terroristes que ce qu’elle en élimine ? A croire que le célèbre dicton « Un de perdu dix de retrouvés » s’applique aussi aux islamistes.