Racheté par Twitter en mars 2015, Périscope incarne un marché récent, celui de la captation et de la diffusion d’un contenu vidéo en live. Elle permet de retransmettre en direct et sans trop de latence, le flux vidéo capturé par l’appareil photo de votre smartphone. Plus d’un an après la naissance de l’application, c’est plus de 10 millions d’utilisateurs qui pratiquent le live streaming. Peu connu en France il y a encore quelques mois, la start-up a bénéficié de certains « buzz » qui l’ont subitement fait gagner en popularité. Nouvelle attraction pour le grand public, nouvel outil de communication pour les médias et un pas de plus vers le monde ultra-connecté.

La naissance du projet

« Cela peut paraître fou, mais nous voulions inventer quelque chose qui se rapproche le plus de la téléportation. Il y a énormément de moyens pour découvrir des évènements, des lieux mais nous nous sommes rendus compte que le live vidéo était le meilleur moyen pour ressentir l’atmosphère d’un endroit ». Telle est l’idée qui naquit dans l’esprit de Kayvon Beykpour lors des manifestations  de 2013 qui ont éclaté à Istanbul, place Taksim. « À l’époque, en voyage en Turquie, j’étais frustré qu’aucune vidéo ne soit accessible pour voir ce qui se passait ». Dès lors, Kayvon Beykpour et son ami d’enfance Joseph Bernstein s’emploie à créer une application permettant de partager une vidéo en live.

Leur crédo ? De l’authenticité, de la spontanéité, et un zeste d’interactivité. Périscope voit le jour, et offre la possibilité aux broadcasters de partager des séquences brutes, sans montage et en direct. Les viewers, quant à eux, peuvent interagir avec l’auteur en postant des commentaires ou suggestions sur la vidéo, multipliant ainsi les points de vue.

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Quand l’oiseau bleu rencontre le sous-marin

Début 2015, une rencontre est organisée entre Jessica Verrilli, directrice du développement de Twitter, et les co-fondateurs de Périscope. Un concept intéressant, un potentiel énorme, une complémentarité avec Twitter évidente : les dirigeants de l’oiseau bleu n’hésitent pas longtemps et rachètent la start-up pour une somme qui demeure incertaine (entre 50 et 100 millions de dollars), avant même que le réseau social soit présent sur le marché. Le 26 mars, Périscope est lancé, le 12 août le seuil des 10 millions de comptes est atteint, le 9 décembre Apple désigne Périscope comme l’application de l’année. Twitter a vu juste en rachetant la start-up de Kayvon Beykpour et Joseph Bernstein qui apporte une réelle valeur ajoutée au réseau par le biais de la vidéo, tout en respectant l’instantanéité qui a fait le succès de la plateforme de microblogging.

En l’espace de quelques mois, les dirigeants ont su s’imposer et instaurer un quasi-monopole puisque Merkaat, le principal concurrent et premier sur le marché du live streaming, a vu sa progression nettement ralentir. Par ailleurs, Facebook et Google ayant compris le potentiel d’un tel service, ont lancé respectivement des applications de live streaming venant concurrencer la filiale de Twitter.

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“Explore the world through someone else’s eyes”

Assister au retour de NTM à l’Olympia, prendre part à l’ambiance électrique du derby entre les Boca Juniors et River Plate à Buenos Aires, interroger Serge Aurier sur les pratiques sexuelles de son coach et d’Ibrahimovic, inviter ses proches à observer des aurores boréales en Laponie, interroger Leonardo DiCaprio sur ses prochains films, etc. Autant de possibilités qu’offrent ce nouveau réseau social qui permet à l’internaute de se retrouver téléporté au milieu de l’action. Pas d’inquiétudes pour les retardataires, il est possible de revoir la séquence disponible pendant 24 heures après la première diffusion.

Comme le soulignent ses co-fondateurs, « l’objectif de Périscope n’est pas de créer une bibliothèque mondiale de vidéos comme YouTube, mais de favoriser vraiment la diffusion d’informations en direct ». Pourtant, des dérives ont déjà été mises en lumière par le biais de l’affaire Aurier. Le joueur du Paris Saint-Germain a utilisé le réseau social lors d’un questions/réponses avec ses fans. Durant cette séquence, il a notamment qualifié de « fiotte » son entraineur et manqué de respect a plusieurs de ses coéquipiers. Le lendemain, la vidéo a été enregistrée et converti sur YouTube par un internaute, laissant ainsi le plaisir aux dirigeants qataris du PSG d’en apprendre un peu plus sur la langue de Molière et de sanctionner le joueur.

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Périscope, entre professionnalisme et journalisme citoyen

Les médias français, comme les acteurs internationaux, ont vu en Périscope une réelle valeur ajoutée dans le traitement et la diffusion de l’information. La presse peut par exemple faire vivre les interviews et l’intégralité de l’enquête effectuée en amont à ses lecteurs, comme l’a expérimenté Le Point.fr. Concernant la radio, l’arrivée de ce nouvel outil pourrait révolutionner ce média qui ne touche que très peu la génération Y, adepte des écrans. Filmer les coulisses de leur antenne, retransmettre la réception d’un invité en direct ou l’émission lorsqu’elle est délocalisé dans un environnement particulier, diffuser les conférences de presse, autant d’options qui se profilent pour redonner un second souffle à la radio, même si cela passe par un rapprochement du média télévisuel.

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Si l’apport de Périscope dans le journalisme professionnel est indéniable, c’est dans le monde amateur que le réseau social pourrait considérablement développé une tendance déjà existante notamment avec Twitter : le « journalisme citoyen ». Ce modèle d’application combiné au développement du réseau 4G,  de la multiplication des points d’accès Wi-Fi ainsi que la démocratisation du full HD, voire du 4K pourrait redistribuer les cartes en matière de distribution de l’information. Comme entrevu lors des printemps arabes, chaque personne équipée d’un smartphone peut filmer et partager la vidéo d’un évènement dont il est témoin. “Quand quelque chose d’important se produit à un endroit inattendu, il y a peu de chances qu’un journaliste avec un appareil photo ou une caméra se trouve sur place. Mais il y a presque 100 % de chances qu’une personne lambda soit présente”, a souligné Dan Gillmor, professeur de journalisme à l’Université d’Arizona. Exemple : les attentats de Nice qui ont eu lieu le 14 juillet ou encore ceux de Bruxelles le 22 mars ont largement été couverts par des utilisateurs de Périscope.

Lors de ces évènements les internautes ont pu poser des questions, demander d’avantages de détails, ce qui multiplie les angles d’approches et les points de vue possibles. C’est une étape de plus vers le web 2.0, le web interactif et participatif. Selon Kayvon Beykpour, « c’est un des outils les plus puissants pour le journalisme citoyen car tout le monde possède sa propre chaîne de diffusion. » Et si nous étions en train d’assister aux prémices d’un journalisme nouveau, marquant une forte rupture avec les méthodes traditionnelles déjà considérablement remodelées par l’arrivée d’internet ? Une armée de pigiste ultra-connecté, diffusant l’information à travers des canaux présents sur les réseaux sociaux ou via la sphère internet. Une chose est sûre, l’innovation technologique fera la vie dure aux médias traditionnels à moins que ceux-ci réussissent à intégrer ces changements dans leur manière de traiter et diffuser l’information.