Certains condamnent un attentat aux libertés fondamentales, d’autres y sont favorables quitte à y sacrifier une partie de leur liberté. La France, jusqu’alors légalement épargnée par la surveillance de masse, vient d’adopter son Patriot Act estampillé bleu blanc rouge.

Pas plus tard qu’hier après midi, les députés ont très largement voté en faveur du projet de loi [1] relatif au renseignement, l’après-midi du 5 mai au Palais Bourbon, avec 438 voix pour, 86 contre (dont celle de Patrick Balkany lol) et 42 abstentions. Ce projet de loi était dans les tuyaux depuis des mois et si Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, se défendait de porter un projet liberticide il y a encore quelques mois, la donne n’est plus la même depuis le 11 janvier et le véhicule législatif est piloté par Manuel Valls, premier ministre himself.

La loi sur le renseignement a été adoptée mardi après-midi et va maintenant être examinée par le Sénat.
La loi sur le renseignement a été adoptée mardi après-midi et va maintenant être examinée par le Sénat.

Dès le lendemain des attaques, le peuple français traumatisé a adopté une posture résumée par l’ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant : « Il y a des libertés qui peuvent être facilement abandonnées. » Et la vie privée en est une.  Pour autant, la spirale de défiance créée aux États-Unis par le Patriot Act a mené à la légitimation durable de la torture ou des détentions illégales, ce qui est dommageable pour l’ancien premier ministre Dominique De Villepin, puisque c’est ce qui a plongé le pays dans la perte de repères moraux.

La fin justifie les moyens

Tous les moyens possibles doivent être employés pour atteindre l’objectif fixé, répréhensible ou pas, ils seront justes puisqu’ils défendent une cause universelle. Cette cause, c’est la lutte contre le terrorisme. Son universalité peut en partie expliquer le résultat d’un sondage[2] pour le site Atlantico de l’Institut CSA, publié lundi dernier, jour de l’arrivée du texte à l’Assemblée pour lecture. Ce dernier affirmait qu’une majorité de Français, à savoir 63% d’entre eux, était favorable à la limitation de leurs libertés sur le web si cela permet de lutter contre le terrorisme.

Moins de la moitié des citoyens se sentiraient donc menacés par ce texte. Certains estiment que ces finalités sont trop floues ou abstraites. Qui a vraiment conscience de ses libertés sur Internet ? Elles sont déjà noyées dans la masse de données générées tous les jours sur les réseaux sociaux, les sites de ventes en ligne ou les moteurs de recherche.
Pourtant, un rapport d’Amnesty International[3] alerte sur plusieurs points très simples : Avec la surveillance de masse, chaque citoyen sera traité comme un criminel potentiel. C’est un uppercut direct à la présomption d’innocence, pourtant fer de lance de la démocratie française. De plus, rien ne prouve l’efficacité d’un tel dispositif pour contrer le réseau terroriste. On sait que les frères Kouachi utilisaient une dizaine de cartes SIM, les personnes qui sont à surveiller savent se prémunir et esquiver la surveillance. Au contraire, la quantité de données interceptées va compliquer encore un peu plus le travail d’identification des activités terroristes par le flux d’informations brutes.

Le collectif Lumen, devant l'Assemblée nationale, le 15 avril.
Le collectif Lumen, devant l’Assemblée nationale, le 15 avril.

Ce droit de regard sur la vie privée de tous incarne un pouvoir immense, un regard omniscient qui peut causer du tort à tout citoyen n’importe quand.
Une information à priori anodine aujourd’hui pourrait devenir une pierre d’achoppement dans dix ans. Les données personnelles peuvent être utilisées pour cibler des journalistes, persécuter des militants, pratiquer la discrimination et le profilage des minorités et à terme, museler la liberté d’expression.

Que deviennent les groupes idéologiques, de pensées ou religieux s’ils ne se sentent plus libres de penser chez eux et dans un cadre privé ? La liberté d’expression est intrinsèquement liée au droit à la vie privée. C’est dans ce précieux espace que se construisent les idées, les aspirations et les vocations. C’est là où s’organisent les associations, que travaillent les journalistes, les artistes et les intellectuelles ou n’importe quel citoyen qui exerce son droit de penser et de croire.

Comment ça marche ?

Par définition, la surveillance dont on parle se rapporte à l’espionnage des communications, des actions ou des déplacements d’une personne lambda par le gouvernement. Jusqu’à présent, ces pratiques devaient être fondées sur des preuves suffisamment solides pour attester de la dangerosité de l’individu. Ensuite, une autorité indépendante, comme un juge, autorisait la surveillance de cette personne. Ce qui ne sera plus le cas puisque les juges sont mis sur la touche par la création d’une commission qui traitera toute requête de renseignement. Elle s’appellera la Commission nationale de contrôle des technique de renseignement (CNCTR) et remplacera la Commission de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). Mais son avis ne sera que consultatif et c’est finalement le Premier ministre qui prend les clés de la surveillance en main. C’est lui qui décidera ou non d’activer les écoutes et il peut ne pas prendre en compte l’avis de la CNCTR. Ce qu’il faut comprendre : cette commission est là pour rassurer mais ne sert pas à grand chose.

En plus de ça, il existe des « procédures d’urgence » ou « d’urgence absolue » qui permettront au Premier ministre d’accélérer la mise sous surveillance d’un citoyen, sans passer par la commission.

Le projet de loi prévoit d’autoriser des outils permettant d’intercepter des communications téléphoniques, c’est le moment de sortir le premier mot barbare : « IMSI-catchers[1] »,  tout bêtement, ils imitent les antennes-relais et captent tous les échanges dans un rayon de plusieurs kilomètres. Avec cette loi, il sera également possible de placer des micros, des balises, ou des caméras partout où ça semblera nécessaire. L’utilisation des mouchards pour connaître les touches frappées sur le clavier la surveillance du trafic Internet va se banaliser. Ce dernier point vise à filtrer le flux de données par des algorithmes, des calculateurs programmés pour extraire des informations qui permettraient de repérer des personnes dites dangereuses ou qui permettraient de remonter le fil d’un réseau dangereux. Mais en gros, il faut juste comprendre que tout est vu et lu.

Ce dispositif représente une surveillance massive contre laquelle il semble très difficile de lutter. Et comme le dit si bien François Hollande[2] : « C’est très technique et en même temps, très essentiel. » C’est pourquoi il est important de saisir les enjeux que ces informations techniques cachent en espérant qu’ils continuent à faire couler beaucoup d’encre et scintiller autant de pixels.

Et si le darkweb devenait l’Internet populaire ?

Difficile à mobiliser face à de tels enjeux, la population surveillée massivement pourrait progressivement se tourner vers des outils qui contournent la loi. C’est une habitude tellement ancré dans la culture des internautes que bons nombres d’entre eux n’ont même plus conscience du caractère illégal de certaines pratiques, comme le téléchargement qui était devenu si facile et accessible à tous il y a quelques années.

Aujourd’hui, le salut viendrait peut être du darkweb, c’est l’Internet que l’on ne voit pas. Incarné par le réseau Tor qui peine à se defaire de son image d’espace anarchique et illégal. Tristement célèbre pour son « Ebay de la drogue » Silkroad, il a pourtant été créé et financé par les Etats-Unis pour aider les activistes à contourner la censure. Sur ce réseau, les communications sont quasi indétectables et assurent l’anonymat des internautes par des couches de chiffrement. Les données se promènent entre les différents serveurs gérés par des bénévoles à travers le globe et rendent le traçage presque impossible. Mais Tor n’est pas le seul à vouloir assurer l’anonymat des internautes. BitTorrent, plus connu pour son logiciel de téléchargement de torrent, vient d’annoncer la sortie de son navigateur Maelstrom[3]. Ce dernier récupère les contenus d’Internet à partir de torrents pair-à-pair distribués au lieu de se connecter aux serveurs traditionnels. Il passe outre le protocole classique d’Internet passe par un autre réseau, en marge et à priori insaisissable. Basé sur Chromium, le navigateur Open Source sur lequel s’est également basé Google pour développer Chrome. Il peut fonctionner comme un navigateur classique, en gros il peut se connecter aux sites classiques mais il permet également de naviguer sur des sites développés comme des torrents et les afficher sous forme de pages.

Le contournement technique s’organise déjà en ligne, plus rapidement que la mobilisation dans la rue. Il existe d’ailleurs une application qui détecte les valises espionnes, les fameuses « IMSI-Catchers ». L’application baptisée AIMSICD[4] (Android-IMSI-Catcher-Detector) inspecte la force du signal réseau et regarde si celle-ci est cohérente avec l’éloignement des antennes-relais connues à proximité.

Toutes ces pratiques étaient autrefois réservées à une certaine communauté de bricoleurs ou d’hacktivistes qui avaient besoin de se prémunir de la surveillance parce qu’ils détenaient des informations à risque. Mais dans ce nouveau monde ultra-surveillé, la protection des données personnelles est devenue l’affaire de tous.