C’est étrange, nous sommes en plein dans l’âge d’or de l’Internet et certaines voix s’élèvent déjà pour envisager un après. Cet après, c’est dans l’art qu’on le trouve, où des mecs qui ont ouvert autant d’onglets que nous réussissent à en tirer quelque chose d’esthétique. Les images sortent des ordinateurs pour devenir des oeuvres à part entière, et toute la culture net devient un grand héritage, une source d’inspiration et de création. C’est le Post Internet Art.

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Ill Studio – Fetishistic Scopophilia – exposition au 12mail – Paris – 2014.

Le concept est flou, entre le Do It Yourself et le travail super précis du médium, il s’avère beaucoup plus difficile à comprendre et à mettre en place qu’il n’en parait. On verrait bien n’importe quel mec dire «allez je prends cette image de statue grecque sur Google images, je te mets un filtre degradé bleu/rose, un effet 3D/glitch et je t’imprime ça sur un miroir  et c’est bon.» Mais non. Comme dans chaque domaine, le travail et la réflexion sont à l’origine de la création et ta dernière photo Instagram d’une tache d’essence dans le caniveau comme «infiltration colorée et internet de la réalité», bien que meta au maximum ne fera pas du net.art.

Alors si c’est pas ça, c’est quoi ?

Et pourquoi parle-t-on tout de suite d’un après, sans avoir réellement ressenti une mise en place artistique du pendant ?

Le post, en général, c’est le préfixe moderne pour exprimer «tout a déjà été fait, on va donc réinventer les choses pour leur donner un autre sens». Et cette définition prend ici tout son sens. Du quotidien et d’un monde aussi fourni qu’est l’Internet, le contenu est sorti pour être modifié et accéder à un autre état. De l’immatériel, il passe au physique, on réfléchit sur lui comme à un objet avec une fin en soi, on lui cherche une existence hors Internet, on observe de quelle manière il peut être placé dans l’espace et analyse son évolution. Dans ce qu’il se fait de moderne, ici on est au maximum. Toutes les questions qui se posent sur l’art en général sont ici explorées, décomposées : reproductibilité, droits d’auteurs, muséographie, représentation sociale et temporelle… Le contenu effectue alors un retour au monde, après y avoir été arraché pour être utilisé sur un écran, il en ressort, transformé, et de son état nature ne reste qu’une version numérique, maintenant métamorphosée en objet d’art redéfinissant les valeurs esthétique, rien que ça.

Image2-ChimeraQ.T.E-installation-view_1024pxChimera Q.T.E – Cell Projects – Londres – 2012. Photographie de Mariell Amelie

Sont exposés ce qui n’existerait pas sans la vie réelle, mais qui ne prendrait pas cette dimension sans être passé par le prisme d’Internet, n’essayons même pas de s’aventurer dans le débat de la beauté et de l’utilité, qui n’a en vrai aucun intérêt. Le débat intéressant, bien que subjectif et conflictuel, c’est celui de la compréhension. «j’adore c’est super beau toute ces formes et couleurs» – «mais t’y comprends quelque chose ?» – «bah non mais c’est cool» – «bah alors tu peux pas aimer». La suite de la conversation risque d’être longue et violente, je vous l’épargne, passons aux choses sérieuses.

Takeshi-Murata-Cyborg-LORESTakeshi Murata – Cyborg – 2011.

Cet art est en lui même une mise en abîme, il se réfléchit sur lui même : en cherchant des oeuvres, les photos trouvées apparaissent alors comme des simples images. Il suffit de voir ces images mises en rapport avec un espace humain pour comprendre le changement de rapport : au contact de la réalité se crée ce choc, cette étincelle qui fait naître l’oeuvre tout en faisant s’évanouir sa réalité. Cet art est il bénéfique ou l’affecte-il négativement ? Dans cette société d’images il trouve parfaitement sa place, bien qu’il soit encore obscur.

On me disait hier «t’as vu, y’en a qui disent qu’on vit une nouvelle Renaissance». Pour aller dans mon sens, je résume la Renaissance en deux grands critères : l’évolution de la représentation du monde et le développement des techniques. Il se passe ici la même chose, une remise en jeu des valeurs. Mais pourtant, malgré la clarté de l’action artistique effectuée dans cet art de « l’après Internet« , l’aspect « fermé » subsiste et crée l’ambiguïté : on utilise les images de tout le monde pour parler aux gens avertis.

approximation-iiiKatja Novitskova – Approximation III – 2013.

Une grande contradiction subsiste : «post internet», comme pour sortir de l’Internet en injectant ses images de la réalité, mais par ce mouvement, au lieu de s’en éloigner, on y rentre de plus en plus, et l’on brise la barrière de la réalité. L’image et sa représentation se mélange, elle devient un objet manipulable à l’infini. Cette manipulation infinie, symbole de notre ère de reproductibilité, est aussi du au fait que l’artiste est exposé à une contrainte presque expérimentale, il doit toujours évoluer, apprendre les nouvelles techniques, se spécialiser, imaginer le futur et réussir à lier son art avec la tendance mais aussi avec l’évolution technologique. Paul Virilio parle de «tyrannie de la vitesse», cette hybridation art + Internet est un double challenge : il faut réussir à laisser sa trace, avec les matériaux de son époque, dans sa réalité. La réalité est ici électronique et vient se confronter, alors à un espace-temps complètement diffèrent du sien et à une envie sans limite de créer.

2009_reallyreallybig_01-700x467Rafaël Rozendaal – Really Really Big – Galerie NP3 – Pays Bas – 2009.

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 Tokyo Graphic Passport festival, Tokyo -2011

Malgré la grande rupture esthétique, cet art «Post Internet» ne choque pas, il est déjà dans notre culture, le seul effort est de le faire accepter dans le cadre du musée. Nous vivons dans une époque où il n’existe plus d’art Officiel et de Salons des Refusés. La porte pour la création est aussi grande ouverte que sont les sens de ceux venant voir l’Internet devenir de l’art. Rien ne peut arrêter les envies d’un artiste de Net.Art, posé dans son atelier ou devant son ordinateur, le flux de sa pensée va aussi vite que celui des formes numériques qu’il met en place «ok donc je code en RVB et j’ajoute un filtre, je vidéo-projette ça sur une toile en plastique dans la forêt et je filme ça pour une projection 3D.»

A force de vouloir suivre le changement et l’adaptation, on s’y perd, mais souvent pour le meilleur.

À lire :

  • Art et Internet – Fred Forest – Cercle d’Art
  • Post Internet Survival Guide – Katja Novitskova – Revolver Publishing
  • L’Art à l’ère du numérique – Bruce Wands – Thames&Hudson
  • Out of Hand: Materializing the Postdigital – sous la direction de Ronald T Labaco – Black Dog Publishing
  • (à venir) Your Are Here : Art After the Internet – edité par Omar Kholeif
  •  Les Nouveaux Médias dans l’art – Michael Rush – Thames&Hudson.