La frénésie d’un nouveau monde porté par des technologies capables de connecter les hommes et de mutualiser les efforts a presque réussie à faire oublier une vielle obsession : le capitalisme va-t-il mourir ?

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Marx – quitte à namedropper, autant le faire dès le début – prédisait une implosion certaine du capitalisme, victime de lui même, à l’inverse certaines voix comme celle de Thomas Piketty (Le capital du XXIe siècle) en ont fait un dieu immortel qui a toujours été et sera toujours.

Le truc, c’est que le capitalisme a besoin d’être épaulé et sa Michelle Obama, c’est la démocratie libérale. Même si ces dernières années ont révélés une certaine agonie, sa dite noblesse est aujourd’hui exacerbée par la force des réseaux sociaux. Internet est l’invention la plus bénéfique pour la démocratie depuis l’imprimerie.

Le web a transformé le capitalisme de « brique et de mortier » à un capitalisme fondé sur la production et l’échange d’informations, né avec le progrès, il prospère avec la révolution numérique.

Ce simple constat suffit à poser une question lourde de sens : sommes-nous devenus les prolétaires du web ? Pas besoin de syllogisme pour comprendre que le temps passé sur un réseau aussi chronophage que Facebook a fait gagner de l’argent à quelqu’un. Histoire de donner de l’épaisseur à cette idée, je suis allé faire un tour du côté du site Techland, le blog d’information technologique du magazine « Time ». Ils ont développé un outil très simple qui permet de connaître le temps passé sur Facebook.

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Imaginons que ce soit du temps de travail rémunéré au taux horaire du SMIC français, j’aurais gagné la bagatelle de 35 000€. Pas mal pour un smicard.

En partageant des liens, des articles ou en lançant des requêtes sur Google, nous produisons des informations qui prennent une valeur commerciale une fois devenues propriétés des GAFA (l’acronyme qui évite de dire Google, Amazon, Facebook et Apple à chaque fois).

Alors est ce qu’il y a lieu de s’indigner comme les prolétaires l’ont fait face aux capitalistes du XIXe siècle ?

Revenons un petit peu en arrière, la genèse du web n’est pas si loin. Moins d’un an après la chute du mur de Berlin, l’informaticien anglais Tim Berners-Lee invente le World Wide Web et comme à l’accoutumé, le capitalisme a épousé les révolutions techniques de son temps. Il n’y a pas eu de révolution ni de phoenix mais une simple continuité. Avec la navigation, l’Europe a connue les plus belles années du capitalisme abandonnant une société féodale et agricole vieillissante. L’informatique recouvre aujourd’hui le monde avec sa toile #connectingpeople, c’est les détenteurs des tuyaux par lequel passe l’information qui deviennent les rois du nouveau monde.

Michel Serres
« Google est une puissance unique dans l’histoire, peut-être plus forte que Rome ou l’Empire britannique, mais dans le même temps, grâce au numérique, un individu seul, que j’appelle “Petite Poucette”, peut avoir accès à tous les autres et contrebalancer cet énorme pouvoir. C’est ainsi que Snowden a pu démasquer la NSA. » Michel Serres

« La part du lion de la richesse crée revient à ceux qui agrègent et orientent la matière première plutôt qu’à ceux qui la fournissent » écrit Jaron Lanier dans son essai « Who Owns the Future ? ». D’abord passé par Microsoft et fondateur de plusieurs start-up, ce chercheur exprime une idée clé : en croyant oeuvrer pour lui même ou pour sa communauté, l’internaute produit de la valeur pour les GAFA. Progressivement on leur a confié nos gouts, nos vies. Il faut dire qu’ils sont zélés et efficaces, plus besoin de courir d’une boutique à l’autre pour se faire une opinion, plus de queue, plus de vendeurs incompétents … l’objet le mieux adapté sera toujours à portée de clic sur l’écran, qui plus est au meilleur prix et au bon moment. Plus besoin de se prendre la tête. En toute discrétion ils (Google, Apple, Facebook et Amazon, les GAFA quoi) se chargent de tout. On ne saura rien des fournisseurs qui refusent de payer leur contribution et disparaissent. On ne connaîtra rien des conditions de travail de ces milliers d’employés contraints d’exécuter des tâches répétitives et ingrates, de ces « eacher », pour réceptionner les marchandises et les enregistrer informatiquement; de ces « stower », pour les ranger dans les kilomètres d’étagères de l’entrepôt; ces « picker », pour arpenter les allées et rassembler les produits commandés; ou les « packer », pour les emballer avant expédition. » En remontant le fil des services proposés par les GAFA, on arrive à entrevoir une réalité derrière tout ça, des choses palpables, des activités qui prennent du temps et sont « réels ».

Comment définir ce que fait le mec lambda qui navigue sur le web, travail inconscient ou pas ?

Pour décrire le phénomène, le sociologue Antonio Cassili utilise le terme de « digital labor », néanmoins d’autres voix s’élèvent et rétorquent cette expression, comme celle du sociologue Dominique Cardon. « Prenons l’exemple d’une blogueuse fan de cuisine : elle publie des articles parce que ça lui fait plaisir. Sa motivation est interne, sa démarche spontanée. Or, pour qu’il y ait travail ou aliénation, il faut une incitation externe : le don et l’échange ne sont pas soudainement devenus du travail ou une forme de manipulation. »

J’ai beau ressortir mes plus beaux bouquins sur le Marxisme, la nébuleuse GAFA reste épaisse. La lecture que cette pensée offre mérite donc d’être nuancée, ce qui veut bien dire que la notion de capitalisme n’est plus la même. Les GAFA exploitent un modèle au départ contributif, puis réorienté vers le giron consumériste. C’est cette exploitation et les usages qui en découlent qui se basent sur un véritable marketing chirurgical et le consumérisme basé surs la « personnalisation » qui aboutit en réalité à une désindividuation* massive.

Nous sommes face à un capitalisme cognitif dans lequel le coeur de la valeur n’est plus le produit ou la marchandise mais l’interaction entre les individus. « De Lénine en Angleterre à Marx en Californie » résume Yann Moulier Boutang, économiste français.

Et justement, n’est ce pas Marx qui avait fait de l’interaction entre les individus une nécessité à l’épanouissement ? « Si tu supposes l’homme en tant qu’homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l’amour contre l’amour, la confiance contre la confiance, etc. » (Manuscrits de 1844 – Troisième manuscrit).

Le schéma n’est plus le même. Il est difficile de parler de prolétaires et d’aliénation aujourd’hui, le nouveau travailleur abasourdi trouve une forme de bonheur dans ces échanges établis en ligne et si il y a exploitation, alors elle est complice.

*La notion de désindividuation renvoie aux situations de foule qui provoquent chez les individus une perte de leur identité personnelle.