Tour à tour rappeur, acteur, présentateur de show TV, chanteur de pop edulcorée, robot ou dj, Teki Latex est devenu en dix ans un personnage central de la culture underground en France.
Aujourd’hui, il poursuit ses explorations à la tête du label Sound Pellegrino. Fidèle à la capitale, il bouge néanmoins partout dans le monde où les gens qui aiment trainer sur les Internets savent l’accueillir comme il se doit.

1384366509
Toujours à la pointe, même en matière de tissus.

101 Touches :  Première question, surement la plus importante à nos yeux , Internet représente quoi pour toi ?

Teki Latex : Wow. Internet, Internet… Ben c’est Internet, avons nous encore besoin de le définir ? Je pense que ça fait partie de nos vies comme manger, boire et respirer. Quand on se pose une question, on va sur Internet et on trouve la réponse. C’est un deuxième moyen de réfléchir… (il marque une pause) Je vais te donner une vraie réponse : C’est notre deuxième cerveau. Quand ton cerveau n’est plus à la hauteur de la tâche que tu lui demandes, tu as maintenant l’option de solliciter le cerveau collectif : Internet.

101 Touches : Tu nous montre qu’on a pu externaliser notre intelligence avec Internet, est ce que tu pense la même chose de notre culture ? Les algorithmes sont partout et définissent nos goûts selon ceux de nos amis.

Teki Latex : Je ne pense pas vraiment, ça a toujours été le cas. Ça donne juste plus d’accès. Tu peux très bien avoir Internet et ne t’intéresser qu’à des trucs minables. Il y a tout sur Internet, il faut quand même faire la démarche d’aller chercher les trucs bien et savoir faire la sélection. C’est cette sélection qui fait la différence entre les gens cultivés et ceux qui ne le sont pas. Il y a aussi une culture Internet et c’est encore autre chose … C’est d’ailleurs une bonne chose tant qu’elle se plie aux mêmes exigences que la culture qui était là avant. Ce qui est dangereux, c’est de mélanger la démocratisation et le fait de ne plus rien filtrer, c’est pas parce que tout existe que tout est bien.

« Tu as maintenant l’option de solliciter le cerveau collectif : Internet. »

101 Touches : Quel est ton rapport quotidien au web ?

Teki Latex : On ne fait qu’un, je n’y pense même plus. Quand je n’ai pas de connexion, c’est une véritable catastrophe… Pour chaque moment de ma vie, j’ai besoin d’être connecté aux gens, aux potes, à ma meuf. J’ai besoin d’être connecté en permanence, quand une idée me passe par la tête, je vérifie son existence et sa forme grâce à un moteur de recherche ou un site, ou je ne sais quel outil. Je consomme énormément de culture, de séries … Je bosse depuis chez moi et je peux tout faire grâce à Internet.

101 Touches : Internet déshumanise les rapports qu’on entretient avec l’art et bouleverse les logiques de production, est ce que tu serais capable de monter et d’aboutir un projet sans jamais avoir de contact réel avec l’autre ?

Teki Latex : Oui, ça m’est déjà arrivé avec Sound Pellegrino. Je vais rencontrer cette semaine un gars avec qui on a déjà sorti deux disques qui est Eero Johanes, c’est un finlandais. On a écouté sa musique sur des sites, on a vu des vidéos de lui sur le net et on est entré en contact via Twitter.

101 Touches : C’est vous qui l’avez démarché ?

Teki Latex : C’est ça. On adorait ce qu’il faisait avant.

Dj Orgasmic et Teki Latex forment la Sound Pellegrino Thermal Team.
Dj Orgasmic et Teki Latex forment la Sound Pellegrino Thermal Team.

101 Touches : Vous fouillez énormément, Sound Pellegrino est il une sorte d’énorme entonnoir de la musique des Internets ?

Teki Latex : On peut l’appeler comme ça, c’est sur qu’on surveille beaucoup ce qu’il se passe. Eero Johanes avait déjà sorti un album sur Planet Mu qui est un label qu’on aime depuis longtemps, on était vraiment fan de lui et on a lui a proposé de faire un disque pour nous.

101 Touches : Un de nos labels préféré.

Teki Latex : Vraiment ouais, le dernier truc que j’ai écouté, c’est un mec qui faisait un espèce de footwork super intello. Bon bref… Mais tu vois, là, je ne me rappelle plus du nom du mec, je sors mon téléphone, Internet et c’est bon je le retrouve. Sans ça, on l’aurait perdu. C’est ça ma vie, c’est tout le temps ça. C’est peut être un peu pénible pour les gens qui vivent avec moi mais je me soigne. C’est une vraie maladie… Je suis tout le temps en train de tout checker, tout. Ce qu’on dit de moi et tout le reste !

101 Touches : Comment est ce que tu gères ces différentes identités, Julien, Teki Latex, Tekitek …

Teki Latex : Il n’y a pas plusieurs identités, c’est juste moi. Tu peux me parler comme tu me parles dans la rue et si tu me dis un truc qui ne me plais pas, je te le dirai. Tu ne vas pas voir les gens dans la rue en leur disant « Eh salut, je ne t’aime pas ! ».

101 Touches : Pour ces gens sur Internet qui agressent les artistes, comme ce mec qui fait du « Teki Latex bashing » avec sa page facebook : R.I.P TEKILATEX, vous êtes des personnages qui n’existent pas vraiment. On à l’impression qu’ils profitent de votre exposition pour se connecter à votre monde…

Teki Latex : Certainement … Tu vois le truc de R.I.P Teki Latex, je n’ai pas grogné, je suis pas allé me plaindre à Facebook pour qu’ils suppriment la page, ni rien. Je m’en fiche. C’est un truc pourri mais le « Teki Latex bashing » ne me dérange pas vraiment si c’est drôle, si c’est vraiment un truc où il attaque plus le personnage et le fantasme qu’il s’en fait qu’à une personne réelle, c’est cool. C’est pas le cas avec un mec qui m’écrit des lettres et m’appelle par mon prénom… Mais sinon, il y a pleins de gens qui me checkent sur Internet en me disant « quoi de neuf depuis Kourtrajmé ? », je ne fais plus trop attention à ça mais bon, voilà. Ils ne peuvent pas taper mon nom dans Google ?

101 Touches : On parle de Kourtrajmé, t’as pu voir la «Crème de la Crème» justement ?

Teki Latex : Non, je ne vais pas trop au cinéma moi, si ce n’est pour voir Godzilla. C’est trop proche de moi ce film, je le verrai quand je le verrai. Mais quoi qu’il en soit, beaucoup de respect à Kim (Chapiron ndlr) qui fait son truc.

101 Touches : Vu tout ce que tu as fais, il y a plein de points d’accès différents pour arriver à ton personnage sur Internet.

Teki Latex : C’est cool ça, à l’époque c’était des cassettes qui circulaient sous le manteau avec Kourtrajmé, j’étais animateur d’une web télé grâce à eux. Je leur dois beaucoup. J’ai rencontré pleins de gens géniaux grâce à ça. Je suis conscient de tous ces points d’accès et je ne renie rien mais le fait est que je respecte plus les gens qui ont suivi le truc et voient le lien entre tout ce que j’ai fait.

« Je ne vais pas trop au cinéma moi, si ce n’est pour voir Godzilla. »

101 Touches : Est ce qu’on peut dire que tu t’es construis grâce à Internet ?

Teki Latex : Ah ouais, à fond ! Dès l’époque de TTC, j’étais l’un des premiers à y toucher et ça s’est construit grâce à ça. On a fait des concerts en Finlande, en Angleterre, on a signé sur un label Anglais … On était en relation avec tout ce petit monde sur Internet, à la base. Internet est inhérent à notre parcours, c’est certain. Aujourd’hui, c’est banal de dire ça mais à notre époque, ça ne l’était pas. Le monde de la musique a changé, les mixtapes sont gratuites, les clips ne sont plus sur des grosses chaines mais sur Youtube, n’importe quel groupe va se construire sur Internet. Même les mecs qui veulent se limiter aux vinyles se retrouvent vendus sur des « online store », tout le monde finit par être sur Internet. Mais à l’époque de TTC, c’était moins le cas. Je traine sur Internet depuis 1997.

101 Touches : C’était quoi tes premières habitudes sur Internet ?

Teki Latex : C’était les sites de rap. J’allais tout le temps sur « soundboxautomatic » écouter toutes les nouveautés. Je trainais sur des forums, « IRC » à fond, j’étais hyper actif sur tout ça.

101 TouchesTu as toujours colporté cette image futuriste à travers les époques.

Teki Latex : Peut être, ouais. C’est bien.

101 Touches : Tu as gardé ce fantasme cool du futur.

Teki Latex : C’est important pour un artiste de fantasmer sur le futur, c’est important pour lui d’avoir l’impression de faire la musique du futur au moment où il la crée.

Teki-Latex

101 Touches : Comment ça ?

Teki Latex : Une musique fascinée par le futur, que ce soit par son esthétique et le fait qu’elle soit en phase avec les moyens techniques de son époque. J’aime cette musique fascinée par une certaine idée du futur, même celle qui se fascine pour le futur du passé. La techno sera toujours la musique du futur. Si tu écoutes de la techno des années 80, c’est déjà la musique des robots. C’est déjà une musique d’anticipation, j’ai toujours été fasciné par ça. Le rap qui m’a plu c’était ça.

101 Touches : Il y a un rap du futur ? C’est très ancré dans le présent, on y parle du quotidien.

Teki Latex : Il y a toujours un truc dans la production qui était futuriste, que ce soit Company Flow avec ses productions toujours empreintes de science-fiction, le rap indé très scientifique que ce soit dans les beats ou dans les lyrics. Comme dans les « The Diplomats » où  Juelz Santana  disait « I’m a preview of Matrix 12». C’est Feadz qui m’a mis ça dans la tête, il dit toujours qu’il faut écouter la musique du futur, n’importe quelle époque mais elle doit avoir cette esthétique. Aujourd’hui ça fait partie de moi, j’essaie de pousser ça au maximum avec Overdrive Infinity tant sur le plan visuel que sonore. Je m’éclate et j’espère faire un truc à la hauteur. Je fais ma sélection chaque semaine et je prends toujours des tartes, entres des gens très classiques ou des petits jeunes qui font la musique qui cartonnera dans quelques années. Rien que le fait de mettre des djs devant une caméra pendant une heure et de le streamer en live, me donne l’impression d’être dans le futur. (ndlr : son émission Overdrive Infinity, chaque vendredi à 20h sur Dailymotion)


Teki Latex – Overdrive Infinity #28 (Part 2) par OverdriveInfinity

101 Touches : C’est pour ça que tu es venu à la musique éléctronique ? C’est l’univers qui a su cristalliser tous tes fantasmes ?

Teki Latex :  J’aime ce côté expérimental, j’aime pouvoir rêver à peu près tout le temps. Même si je ne suis pas producteur, bien que je m’y intéresse de plus en plus, c’est l’esthétique du truc qui me plait. J’aime bien le côté Lego de la musique électronique, les mecs empilent des blocs pour faire de la musique, c’est génial. En ce moment, je joue avec 3 platines et je construis des morceaux avec pleins de trucs, c’est ce qui me fascine dans le djing. J’aime prendre des trucs de pleins d’époques, brasser des styles mais garder cette vision commune qui est plutôt « futuriste », c’est vrai. J’aime fouiller, trouver des ingrédients et les assembler de manière nouvelle. Les trucs purement rétro ne m’inspirent pas trop même si c’est puriste, j’aime pas ceux qui militent pour que les choses soient figées.

101 Touches : Le sample a-t-il créée un culte du passé ?

Teki Latex : Je ne le vis pas comme ça, c’est pas ce que j’écoute en tout cas. Il y a plein de producteurs qui ne samplent pas et qui ne font pas de la musique retro mais qui sont pourris quand meme. Avicci bon c’est autre chose, il n’est pas si mauvais mais il a fait un album de country quoi (rires). Autre exemple avec un autre truc que je n’aime pas du tout : Skrillex ben ce qu’il fait reste futuriste.

101 Touches : On se souvient du moment où tu t’es mis au djing, tu l’avais raconté sur les réseaux comme une espèce de déclic.

Teki Latex : A fond, ouais. C’était l’époque où je venais de faire mon album solo, on m’a demandé de le défendre en live et j’avais eu le projet de faire un truc avec des musiciens, un vrai live. Vu que l’album n’a pas eu le succès escompté, il n’y a pas eu les moyens pour que je fasse ce que je voulais. Pas de moyens de faire de grosses salles etc… On m’a dit que si je voulais faire du live, il fallait repartir de zéro. Je ne me sentais pas de le faire alors que TTC venait de se terminer et que j’avais déjà vécu ça avec le groupe. Mon album est ce qu’il est mais c’est un album de studio avec beaucoup d’autotune par exemple et pour le reproduire en live, il faut quand même de gros moyens. Je n’étais pas prêt à en faire une version « lo-fi », c’était de la pop et c’était fait pour être gros. Le seul moyen que j’avais pour me représenter devant des gens, c’était de faire des dj set. En vrai, je me suis dit « si Kavinsky peut le faire, je peux le faire. » Je n’avais pas envie de le faire comme tous ces mecs qui enchainaient des disques sans passion, j’ai du respect pour les djs, les mecs comme Orgasmic, Feadz, Nipon etc, donc j’ai vraiment voulu le faire bien comme il faut. J’ai acheté des platines et je me suis investi à fond chez moi, tout seul. Bien que des gens comme River, Kazey et Orgasmic bien sur m’aient beaucoup aidé. C’est vraiment quand on a commencé à tourner avec Sound Pellegrino Thermal Team que j’ai tout appris au contact d’Orgasmic.